jrnl du retour|le souvenir, déjà

regard du dedans, vie au dehors | le temps enroulé à l’infini et le jour ressemble à la nuit c’est ici que tout commence ou recommence là où l’histoire se dit

[jrnl|temps passé]

Le retour. On est là sans être là. On dort le jour. On vit la nuit. Tout est décalé. Chez soi n’est plus tout à fait chez soi, il faut se réapproprier la place. On est encore ailleurs, pas encore ici. Le retour, c’est comme mettre à distance ce qui vient d’exister. On y croit plus vraiment, était-ce bien réel? Un balancement entre rêve et réalité. Rêve. Réalité. Des images me reviennent. Le souvenir, déjà. Je regarde les photos. Oui, c’est bien ça, plus de doute sur l’existence des dernières semaines. Le jet lag bouscule le corps meurtri par la violence d’un vol de nuit. Aucune concentration possible pendant quelques jours. Le brouillard, comme celui des bords du Pacifique, comme s’il œuvrait encore pour faire le lien, pour ne pas oublier, pour dire que c’était bien vrai. On y était.

En milieu de semaine, renouer pour deux, trois heures avec la ville, ma ville. Les habitudes. 14 heures, je sors de la maison, l’air est à peine respirable. A l’Est, ciel bleu à l’Ouest une couverture nuageuse se répand poussée par le vent d’altitude et je n’ai pas tourné le coin de la rue que le soleil disparait. Personne dans les rues, deux trois passagers à l’arrêt du tram. Je dégouline de sueur. Je m’hydrate comme je peux, gourde d’eau fraîche, vaporisateur, éventail, rien n’y fait. Quelques voitures arpentent les rues. Les volets des maisons sont complètement tirés. Monter dans le tram après plusieurs semaines « d’ailleurs ». A peine perceptible, l’air conditionné fait du bien. S’arrêter deux arrêts avant les quais, se rendre au rendez-vous qu’on ne pouvait pas repousser malgré les fortes chaleurs. Tout me semble irréel. Projetée là dans la ville. Les arrêts ne bougent pas. Les gens si peu. Plutôt une population de vacanciers assommés par la canicule. Dans le tram, s’assoir côté opposé au soleil. Les 10 mn de trajet me semblent une éternité. Puis longer les trottoirs à l’ombre, de préférence. Croiser un couple avec deux jeunes enfants, je capte quelques mots prononcés dans une langue familière, de l’anglais américain. Je souris, ça fait du bien. 14:38, je rentre sous le porche au 68 de la rue P et prends l’ascenseur jusqu’au 3ème étage. A l’ouverture des portes, une fraîcheur bienfaitrice m’enveloppe. Derrière le plexiglass, l’assistante médicale m’enregistre machinalement, reste aimable ce qu’il faut.

Rentrer sans avoir vu les quais, le fleuve, les pierres blondes du cœur de la ville. Il fait tellement chaud. Dans le tram D, pratiquement en face de moi, une jeune fille toute de rose vêtue, T-shirt Nike et baskets. Une Barbie potentielle ! Sourcils tracés au crayon, mascara sur les cils pour mettre en valeur ses beaux yeux gris bleu, peau lisse enduite de fond de teint, joues roses. C’est Magdeleine, un pendentif à son cou l’indique. Par-dessus ce dernier, une croix. En face, sa mère, coupe au carré, raie au milieu comme elle. L’une blonde décolorée, l’autre blonde naturelle. Et ce souvenir qui me revient, celui d’avoir cherché la maison de Barbie à Malibu le mois dernier. Quelques recherches sur Safari, puis sur Google Maps et le tour était joué. C’était sans compter la route privée qui monte jusqu’à la propriété. Oublier cet arrêt infructueux et attendre son tour sur Airbnb pour réserver, ou pas ! Je reviens au temps présent, mon arrêt se profile au loin. Le thermomètre frôle les 40 degrés, la température ressentie les dépasse. Ce sont les joues en feu, le regard hagard que je passe le pas de la porte. Enfin de la fraîcheur, toute relative toutefois.

Malibu 2023
Quand l’Amérique nous rattrape !

Les jours passent. Calfeutrée à la maison à tenter de retrouver un rythme jour/nuit décent malgré la fournaise au dehors, à marcher dans la maison sur ses propres pas, ceux d’avant, les réapprendre, à écouter les bruits du dedans, du dehors redevenir familiers, le chauffe-eau qui s’allume dans le garage, le carillon qui chante dans le vent, le lave-vaisselle qui s’enclenche, une porte qui claque chez les voisins, la rue la nuit, les lampadaires qui s’éteignent à 1 heure, le passage des voitures qui se raréfie, les chats qui guettent derrière la vitre.

8 commentaires sur « jrnl du retour|le souvenir, déjà »

  1. Mais quel beau texte, on s’y croirait vraiment, dans le texte, dans la rue, dans le tram, dans le voyage. Merci pour tous ces jolis écrits, merci!

  2. Retour dans la fournaise, les souvenirs si présents, la force des paysages qu’on a laissés derrière soi… et puis petit à petit les choses se remettent en place… très beau tous les bruits qui viennent clore ton exploration…

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