jrnl|une minute d’avance

regard du dedans, vie au dehors | le temps enroulé à l’infini et le jour ressemble à la nuit c’est ici que tout commence ou recommence là où l’histoire se dit

[jrnl|temps passé]

Ciel gris uniforme, petit crachin et aucun désir d’aller plus loin ce matin. Le tram s’arrête dans un crissement de frein, un bip et les portes s’ouvrent. En début de rame, j’ai repéré cet homme corpulent qui a souvent voyagé à l’arrière dans le carré durant l’hiver. Teint mat et le visage figé, les mains posées sur ses cuisses, son corps s’étale sur pratiquement deux sièges. Parfois, il fermait les yeux, poursuivait sa nuit, se replongeait dans ses pensées sans révéler ce qui le préoccupait à cet instant. 

Assise dans le sens inverse de la marche, je regarde la rue s’éloigner, en fuite, alors que l’avenir se joue dans mon dos. La chaleur m’avait saisie dès l’entrée dans le tram. Déjà la barrière du Médoc, mon corps s’était régulé. Dans la rue, peu de piétons, mais une harmonie de parapluies et de capuches. Il est encore tôt et l’église Saint-Ferdinand présente ses portes fermées, une façade triste noircit par la pollution, alors qu’autour, la pierre blonde a retrouvé toute sa beauté et éclaircit la rue.

Le lendemain, le sang bat dans l’artère du cou, le souffle est court, le tram referme ses portes. Les voyageurs, nez penché sur leur portable, écouteurs dans les oreilles et coupés du monde extérieur, laissent couler sur leur carapace hermétique le paysage extérieur. Je repère un visage qui ne m’est pas inconnu, tête allongée, fine moustache, cheveux courts et bouclés sur le dessus de la tête. Je le retrouverai plus tard avec sa veste en jean fourrée, assis sur un banc en train de vapoter non loin de l’entrée du bâtiment D, souvent penché en avant, les coudes posés sur les genoux, parfois en discussion avec un camarade.

Aux Quinconces, les employés municipaux ont commencé à démonter les baraquements des antiquaires. Ils en auront pour plusieurs jours.

7 heures 44, le train démarre avec une minute d’avance. Sièges 17 et 18 réservés, encore une fois dos à la marche. On traverse la Garonne aux reflets dorés en longeant la Passerelle Eiffel. Il fait beau et le TGV prend de la vitesse. Dans le carré, une famille et deux jeunes enfants aux voix stridentes, plus l’habitude. On longe la Garonne, des résidences en construction, on rentre dans un tunnel et les oreilles se bouchent. Au-dessus le pont d’Aquitaine se détache dans le ciel, puis c’est la zone portuaire, un pré et quelques chevaux, l’autoroute puis la Dordogne à enjamber. Le temps de lire quelques lignes et le ciel devient gris uniforme. À 8 heures 37, Poitiers est derrière nous, un paysage de campagne défile. Le wifi est instable. G. m’envoie un message alors qu’on approche de Vendôme et que je viens de lire son post qui évoque Dalva de Jim Harrison. Déjà, c’est l’entrée en gare Montparnasse, il est 9 heures 57 et il fait beau.

jrnl|la ville comme un aimant

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[jrnl|temps passé]

J’ai décidé d’être de bonne humeur ce matin, non pas que je ne le sois pas en temps ordinaire – il m’arrive parfois d’être envahi de doute et ma vitalité se tarit laissant se propager parfois un état brumeux – et de profiter du ciel bleu encore peu présent ces temps-ci. Le trajet jusqu’au tram me semble plaisant sous ces éclats de lumière bienveillante, la légèreté inonde mon corps.

Sur le bateau je confie à S. au combien j’ai aimé regarder la projection de Dancing Pina la semaine dernière à l’Utopia, comment j’ai été touchée par la grâce et la modernité des chorégraphies, la sensibilité des corps peinant sous le joug des répétitions. Le sujet nous a tenu jusqu’au croisement de la rue Nuyens avec la rue Léonce Motelay, c’est à cet endroit que nos directions divergent, que je poursuis vers l’avenue Abadie en logeant quelques travaux et l’une des extrémités du Jardin botanique.

Nouvelle expérience matinale à 6h55 alors même que je suis pressée, que j’ai déjà marché plus de 300 mètres, dépassé le rond-point de la rue Émile Combe et que je me suis engagée à droite dans la rue Molière, je décide de filmer une partie de mon trajet à pied jusqu’à l’arrêt de tram. Le résultat est loin d’être un succès, l’IPhone est peu stabilisé et mes pas se répercutent dans l’image sautillante. Retenir néanmoins l’idée.

Place de la Bourse, peu fréquentée à cette heure matinale, je descends du tram et remonte les quais en direction de la place des Quinconces. Envie d’aller prendre quelques photos des devantures des bars encore fermés. Plonger le regard à l’intérieur. De l’autre côté de la vitre, c’est un empilement de chaises, des tables rondes au plateau replié sont rangées les unes à côté des autres devant le comptoir. Il y a comme une image forte qui me traverse le corps et l’esprit, c’est un souvenir de la période du Covid, un sentiment que la vie a déserté le lieu, qu’il s’est vidé de son âme.

Le soir, je ferai un détour par le centre-ville, Pey Berland, l’entrée du Palais Rohan, les traces noires sur la pierre blonde et la porte cochère toute en craquelures carbonisées, victime collatérale d’une période tendue. Puis, remonter la rue des remparts, ses boutiques, ses restaurants.

jrnl|les secrets d’un monde à part

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[jrnl|temps passé]

Des jours grignotés par la réalité du quotidien, parasite de l’esprit. Ici, tout suinte de ce qui m’écarte de mes objectifs. Et si ces temps de dérive venaient à me détourner de mon projet, à m’éloigner de cet espace essentiel à mon équilibre mental, à me détacher de l’écriture ? Pourrais-je survivre à ce déferlement insidieux ? Alors que mon regard est entièrement tourné vers des vibrations intérieures, celles qui alimentent la part vitale de ce que je suis, je ne souhaite qu’une chose, poursuivre le chemin entrepris depuis des années.

Un moment de grâce et les images défilent sur l’écran. Ce sont des mouvements du corps à apprivoiser, des respirations saccadées à maîtriser et l’espoir d’une répétition assidue meilleure que les autres. C’est réapprendre la danse pour enfin délivrer sur une scène en bois ou naturelle, au théâtre ou sur une plage en bordure de l’océan, la concrétisation de ces jours de sueur, d’humilité et de persévérance et donner l’impression de toucher du regard les secrets d’un monde à part. 

Et cette voix authentique ou fictive, elle trotte dans ma tête et s’amplifie certains jours, ne change rien à ce que tu es. Était-ce l’écho d’une chimère ou bien de simples paroles attrapées au coin d’une rue à peine captés dans le brouhaha infligé par la foule aux heures de pointe ? Était-ce un état d’absence à soi, de ceux qui vous transportent ailleurs, vers des rivages inconnus ? Était-ce une aspiration inavouée ou une injonction à suivre ?

Ce sont quelques mots déposés dans ma messagerie en début d’après-midi. La promesse d’une rencontre entre deux femmes rattrapées par la mécanique indomptable du hasard (mais existe-t-il vraiment ?), par ce qu’on pourrait pointer comme un signe du destin puisque ça commence par le partage d’une passion, l’écriture, et une fascination à redonner vie à nos anciens et ça se poursuit par une date, la fin de l’hiver puis le réveil à la vie, un chiffre qui sonne dans l’intime de notre chair et puis, il y a un lieu, la ville blanche, comme un appel au lointain, aux origines, au rapprochement. Ce fut une belle rencontre.

Il faisait chaud ce vendredi soir, l’air était gorgé d’humidité. Du monde partout dans les rues, les terrasses des cafés débordaient de vie, de conversations croisées et amplifiées par une atmosphère chargées en électricité. Nous avons étanché notre soif place du Parlement. La bière fraîche régalait nos papilles. Nous avons discuté de tout et de rien, nos paroles s’associaient à d’autres conversations, plus bruyantes, plus expansives. Tout faisait écho sous les immenses parasols. Et puis, nous avons remonté la rue du Pas-Saint-Georges jusqu’à la place Camille Jullian, le restaurant n’était plus très loin. Un temps convivial autour de spécialités japonaises, des mots plus intimes, des échanges familiaux et amicaux, et une promesse entre cousins.

jrnl|convoquer nos souvenirs

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[jrnl|temps passé]

Quelques mots inscrits dans un mail venu de l’autre côté de l’Atlantique et c’est comme un profond déchirement, l’annonce de la maladie de Parkinson, son installation insidieuse aux symptômes tardifs, sa lente progression, les douleurs qui s’installent. Plus de 6500 km nous séparent, un vol transatlantique programmé 9h00 dans le sens est-ouest. Je pense à toi. Mon désir de te rejoindre grandit. Convoquer nos souvenirs égrainés tout au long de nos 40 années d’amitié, ce n’est pas rien. Les occasions de nous retrouver d’un côté ou de l’autre de nos deux continents, l’ancien et le nouveau, égrainées dans le courant de nos vies si différentes. Mais cette nécessité de ne jamais interrompre ce lien qui nous lie depuis que nos chemins se sont croisés un matin neigeux dans la banlieue nord de Chicago.

Retrouver la ville et se demander comment porter un regard différent chaque jour sur son activité, prêter plus d’attention sur ce qu’elle est, sur ce qu’elle transmet, la redécouvrir sous des aspects plus insolites. Ici, les cafés reprennent du service, le rituel s’impose, les serveurs installent les parasols, alignent les chaises derrière les tables sur lesquelles ils déposent des cendriers argentés. Je marche dans les rues et emprunte un tracé différent, une variation matinale dont Les Quinconces deviennent le point de départ, puis mes pas m’entraînent place de la Comédie, déserte à cette heure, vers la descente du cours du Chapeau Rouge avant d’atteindre le quai Louis XVIII. Il est 7h34, le BatCub m’attend.

Depuis quelques jours, la nature reprend vie, c’est un enchantement de couleurs tendres, d’odeurs sucrées. Glycines, forsythias, pavots, lilas, jonquilles, magnolias, jacinthes habillent la ville, les pâquerettes les pelouses, les pollens virevoltent au gré des vents de saison capricieux. Ressentir au fond de soi cette poussée fabuleuse et la recevoir comme un cadeau.

jrnl|on aurait pu

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[jrnl|temps passé]

On aurait pu partir une semaine, s’évader pour de vrai, prendre le large comme on dit, rouler jusqu’à l’épuisement. On aurait pu longer la côte, s’enivrer des embruns, marcher sur des plages sauvages jusqu’à la nuit profonde et se perdre tout au bout de l’horizon, au point où la mer et le ciel ne font plus qu’un. On aurait pu imaginer que le vent nous aurait murmuré les fins tragiques des histoires oubliées depuis des décennies ou rapporter par bribes les rires des enfants jouant à s’attraper, les conversations des parents à la terrasse d’un café, les silences de ceux qui ne sont plus. On aurait pu, mais on est rentré, rattrapé par les vents forts et les puissantes pluies de saison.

Revenue dans l’antre protecteur de l’ordinaire de la vie, la suite était toute tracée. Ainsi, l’écriture est venue combler un temps qui aurait pu être dédié à une autre respiration, mais les conditions météorologiques en avaient décidé autrement. Ce fut sans regret. L’amorce d’un projet en tout et pour tout reporté.

Le bureau et devant le bureau la fenêtre comme un barrage contre la vie là-bas, une protection. Les heures solitaires et le défilé cadencé des pensées qui se construisent au fil de la journée. Il a fallu agir sur tous les fronts. Écriture en friche. Dire le carnet, alimenter le journal, terminer l’atelier et s’informer du suivant. Retrouver dans ce temps décalé la douceur du temps suspendu, cette bulle de mise à distance de demain, se souvenir de comment c’était avant que la vie ne prenne un autre rythme, celui de l’extérieur, du dehors, du manque de soi.

Demain, les semaines vont encore s’enchainer les unes après les autres. Il va falloir trouver des moments d’extraction au monde et poursuivre le chemin sans trop s’en éloigner.

rt|sur la côte vendéenne, l’île d’yeu

Partir un dimanche de Pâques en début d’après-midi sous un magnifique soleil de printemps. Rouler vers le nord. Les paysages défilent, laissent entrevoir une campagne en pleine floraison. Quelques éoliennes arrêtées, pas de vent. Passer le marais poitevin, bifurquer vers le nord-ouest pour atteindre la côte Atlantique à la hauteur de Saint-Jean-de-Monts. La plage est là derrière la dune. Et au loin, l’île d’Yeu se détache de l’horizon.

Nuit calme dans le van malgré quelques averses. Au matin un peu de vent marin, doux et salé. L’île d’Yeu dans la brume. Petit-déjeuner copieux et le bruit des vagues de l’autre côté de la dune. On laisse le van dans le parking gratuit, on marche jusqu’à l’embarcadère. 10:30, le ferry démarre, puissance des moteurs. Regarder l’océan de haut, se laisser bercer par la houle qui de temps à autre moutonne. Des mouettes joueuses survolent la surface de l’eau. Ecouter ce que l’océan nous transmet dans ces moments suspendus. Faire abstraction des gens qui nous entourent, rentrer en soi, méditer, puis c’est l’entrée dans le port, le retour à la réalité.

Le temps n’est guère prometteur. Nuages gris porteurs de pluie, menace permanente. On marche dans la ville, surtout le long du quai, plusieurs fois, on arpente les rues derrière et on s’arrête boire un verre à l’Equateur, observer la vie s’activer autour de nous. Deux messages envoyés, L. n’arrive pas, pourtant nous avions rendez-vous. Finalement, il nous rejoint. Belles retrouvailles. Visite du fileyeur sur lequel il travaille depuis deux ans. Découverte d’un univers dont on ignore tout. Espace exigu, odeur de carburant mélangée à celle du poisson. Sol mouvant, même à quai. Sol instable demain. Encore une marée et ce sera le désarmement définitif de cette carcasse vieille de quatre décennies. La suite, bruine, entrées maritimes, ciel bas, comme la marée à présent. Baignade des mouettes, vent persistant. Au café, prendre un chocolat chaud.

Au lever du jour, toujours le même temps gris. Nous sortons de l’hôtel à 8 heures, le rendez-vous avait été pris la veille pour le départ de cette ultime marée, prendre quelques photos de la jetée. Le fileyeur quitte maintenant le bassin à flot et se dirige vers un autre quai pour embarquer la quantité de glace nécessaire. L’opération prend un peu de temps puis l’équipage largue les amarres. Nos regards se tournent vers la sortie du port. À petite vitesse, ils sont passés devant nous avant de virer à bâbord et de prendre le large. Toujours émouvant de suivre des yeux un équipage jusqu’à les perdre sur la ligne d’horizon. Nous restons un moment sur la jetée. Je repense à toutes ces femmes, ces mères qui ont vu partir les hommes en campagne de pêche et qui ont attendu leur retour. Je reste là à contempler encore un instant cette masse volumineuse, dans ma propre solitude, vide de L. déjà bien loin de nous, de moi. Tourner le dos à l’océan, poursuivre sa vie, se dire que c’était bien de venir, de vivre ce moment-là.

Puis, nous décidons de louer des vélos et de nous promener sur l’île. Découverte d’un paysage sauvage entre terre et mer. Côte découpée, rocheuse, petites plages enclavées, la pointe des Cordeaux. La brise persiste de ce côté-ci. Instant tonique et vivifiant avant de reprendre le bateau pour rejoindre le continent. Un dernier verre au café du centre cette fois, une crêpe pour la route. Le vent forcit, la mer se creuse, les nuages menacent. Il est temps.

Nous reviendrons pour terminer le tour de l’île du côté du Grand Phare et du Caillou Blanc. Le navire de la compagnie maritime Yeu Continent attend les voyageurs. Un dernier coup d’Å“il sur le port et dans 30 minutes nous serons rendus à la gare maritime de Fromentine.

jrnl|mur végétal

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[jrnl|temps passé]

Un mur végétal devant moi offert à la vue de tous et un banc pour s’assoir. A peine arrivée, je ressens une petite brise rafraîchissante, bienvenue. La journée fut longue. Les eaux du fleuve se taisent, muettes aux assauts des mouettes. Je remonte le temps et d’un point fixe, le vertige me prends. Il me murmure que l’océan est bien trop vaste, pour venir jusqu’ici. Perte d’équilibre et puis plus rien.

On les localise bien de ce côté de la rive ces repères visuels que sont Saint-Louis des Chartrons, Saint-André associée à la tour Pey-Berland, Saint-Pierre très discrète voire absente, à peine devinée, la flèche Saint-Michel en restauration ceinte d’un échafaudage colossal. En façade, la Porte de Bourgogne, la Porte Cailhau, la Place de la Bourse et plus loin sur la droite, les Quinconces. Cartographie succincte d’une ville bien ancrée dans les strates de son histoire.

Une matinée à regarder de l’autre côté de la vitre, de l’autre côté du bâtiment, de l’autre côté de la ville. La brume comme un voile de protection s’est levée et de ce fait a libéré la vue sur un quartier en devenir.

Traverser le pont de Pierre un matin quand le jour peine à se lever et écouter les bruits de la ville de chaque côté des deux rives. Interférences sur la ligne. Je marche d’un bon pas, l’arrière-plan est net. Une autre fois, j’avais traversé moins vite. Sur le pont de chemin de fer, un train passe d’une rive à l’autre et, jouxtant la voie, la passerelle Eiffel enjambe encore la Garonne.

Stalingrad, c’est l’autre côté, le quartier Bastide sur lequel veille en conquérant un grand fauve bleu doux. Décalage contemporain sur fond de bâtisses plus anciennes alors que dans le repli de la mémoire quelque chose recule, le soir tombe et tous les arbres de la place épousent les formes de l’oubli.

jrnl|revivre les nuits matinales

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[jrnl|temps passé]

Faire le saut d’une heure en avant et revivre les nuits matinales. Marcher dans les rues redevenues sombres pour quelques jours encore. Dérèglement de l’horloge interne, sommeil perturbé, réveil brutal. Et le soir, ne jamais vouloir en finir.

Dans son regard humide se lit la lassitude, la fatigue. Le visage fermé, elle évolue chaque jour un peu plus au bord du précipice et un jour, le corps flanche, appelle à l’aide. Envie de se recroqueviller dans un recoin perdu de sa vie, asséchée par un vent de poussière de sable chaud venu du Sahara. 

Place de la Bourse, une petite voiture municipale de nettoyage humidifie le sol et nettoie les pavés de ses rouleaux rotatifs en formant des ronds autour de la fontaine.

Un monde à part souvent évoqué, peu connu. Si loin de notre quotidien et tellement ancré dans la réalité des fais divers. La science du crime à l’affiche. En sortant, la rue se rappelle à nous, mais c’est un autre espace qui s’est ouvert. Les images se superposent, les mots se percutent, les questions fusent. 

Les terrasses des cafés ne désemplissent pas. Bruits de conversation, rires, odeurs de fumée de cigarette, il fait doux. C’est un moment de détente, celui du happy hour. Profiter d’être en ville pour rentrer dans la librairie, celle qui donne sur la place et ressortir avec un livre édité chez La fosse aux ours…

Qui pourrait croire que ce sont des petits grains de bonheur au goût subtil et délicat?

C’est une journée de giboulée, nuages épais, pluies fortes et averses de grêle, rafales de vent violentes puis éclaircies. Les grêlons s’écrasent sur les vitres, fond sonore de castagnettes. L’eau ruisselle sur les tuiles, puis un rayon de soleil viendra sécher les sols trempés.

jrnl|brillances

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[jrnl|temps passé]

Dans l’attente du tram, le regard se promène sur un paysage urbain usé au quotidien et pourtant, à chaque fois, c’est une redécouverte parfois étonnante. Je suis des yeux la jeune femme emmitouflée dans un manteau noir, une épaisse écharpe de laine autour du cou, elle ouvre le deuxième parasol sur la terrasse du Cafeincup, celui qui fait un coin dans le quartier des nouvelles résidences à la place de l’ancienne concession Citroën.

Descendre du tram à l’arrêt Jardin Botanique. Sur le chemin, il y a cette immense construction des studios UB-Soft. Penser au tout début des travaux, la préparation des fondations, et regarder une nouvelle fois dans le trou de la palissade de protection. Une autre étape : la pose du vitrage. 

Revoir ce pan du volet vert cassé et s’arrêter plus loin pour photographier un espace vide, béton et verre, où la lumière matinale se glisse progressivement. Le soir, le retour sous une multitude de nuages moutonneux. L. me demande si je vais prendre le bateau.

Je remonte la rue du Palais Gallien, prendre le temps de regarder. Envie de me projeter dans ce quartier, de l’explorer rue par rue, mais je dois déjà rejoindre les proches qui m’attendent au Sherlock. 

Au matin, profiter d’un rayon de soleil entre deux nuages noirs. Grandes marées, les eaux du fleuve à peine contenues. Et au-dessus de la ville, une fumée noire. L me demande ce que j’en pense. Plus tard, la porte du palais Rohan sera en feu.

En plus du passage à l’heure d’été, la ville ferme ses parcs et jardins. Vigilance météo France, vents violents et fortes pluies attendus sur Bordeaux.

jrnl|là où elle est

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[jrnl|temps passé]

Sur les quais, en attente du BatCub, regarder des planches de BD. A noter qu’il fait déjà jour à 7 heures 30 maintenant. Les fortes pluies de la nuit ont lavé le sol encore gorgé de l’humidité des derniers jours. C’est le début de la semaine, il faudra faire son deuil sur la traversée du fleuve en bateau, une grosse branche s’est prise dans l’hélice et le personnel de bord peine à la retirer. 

Le soir, le retour. Laisser trainer les yeux au-delà de la vitre du tram. Le temps n’est pas propice aux longues flâneries le long des quais, les bars attentent patiemment les clients. 

Avec M. nous nous retrouvons en ville. Il a fait une belle journée. Nous mangeons un bagel salé avant de nous rendre à l’Auditorium pour voir le spectacle de danse Explosion de la compagnie Rêvolution. En sortant, l’envie d’échanger autour d’un verre.

A la croisée des chemins. La ville se renouvelle chaque jour, tout en restant la même. Paradoxe. J’aime la sentir proche, vivante, à l’écoute. Secrète, elle se livre au compte-goutte. Alors marcher sur ses trottoirs parfois défoncés, sentir ses odeurs parfois fortes ou sucrées, se glisser dans ses rues étroites aux façades ravalées, la pierre blonde à nu.

jrnl|sorties

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[jrnl|temps passé]

On s’était dit qu’on irait déjeuner au jardin botanique si le temps le permettait. S’assoir sur le muret à l’entrée et attraper un rayon de soleil plus chaud que le précédent, oser enlever son manteau puis déguster un repas minimaliste, un gratin cuisiné maison la veille au soir. 

En ville le samedi après-midi, c’est l’effervescence, ça grouille de monde surtout dans les rues piétonnes, alors faire le choix de flâner dans celles plus intimistes, à l’écart de la foule bruyante. Sur la place Jean Moulin, quelques bouquinistes. Fureter à la recherche du livre qu’on recherche depuis longtemps, toujours aussi rare. Remonter la rue Bouffard, passer devant l’hôtel de Lalande et sa belle porte d’entrée derrière laquelle se trouve le MADD, poursuivre jusqu’à la place Gambetta et décider de rentrer dans une salle de cinéma.

jrnl|le coin de la rue

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[jrnl|temps passé]

Au tournant de la rue Bonnaous, le sifflement du train se répand dans le silence de la nuit, occupe tout l’espace avant de s’évanouir à nouveau, et cette voix familière qui résonne en moi, tu l’entends cette fois j’espère, oui je l’entends.

Traversée de la Garonne en BatCub, comme souvent les jours de travail en présentiel. La jeune femme à la barre rencontre quelques difficultés à accoster sur le quai Yves Parlier ce matin, le courant puissant résiste aux propulseurs d’étrave, mais finit par céder. Un regard à l’avant du BatCub, un autre à l’arrière, le bout est lancé et les passagers descendent le pas accéléré.

Marcher sur la même plaque d’égout, celle du coin de la rue, et la faire claquer dans le silence de la nuit encore profonde et silencieuse. Croiser le petit homme à casquette qui ce matin avait revêtu un bonnet sombre. Sur le quai d’en face, les affiches publicitaires tournent. L’une représente la prochaine exposition des Bassins de lumière et annonce pour le 3 février la création artistique sur Dali et Gaudi, l’autre l’adresse du prochain supermarché, deux arrêts plus loin. Peu de monde dans le tram D.

Un scooter me frôle sur le trottoir, une femme promène son petit chien. Le sol humide reflète la lumière des réverbères. Assiste devant moi, une femme de forte corpulence ne lâche pas des yeux l’écran de son portable. A son oreille droite, un écouteur. Sous son manteau noir paré d’une fourrure synthétique au col, aux poignets, dépasse une robe en jersey rayée horizontalement de rose pâle et de blanc, en bandoulière, elle porte un sac bicolore noir et vert. 

L retourne sur son île et, d’un mouvement désynchronisé, manque de peu M à la gare Saint-Jean. La journée se déplie dans l’attente du soir, d’un désir de mots, de ceux qui ne se confient que dans l’intimité de soi.