jrnl|time to go

regard du dedans, vie au dehors | le temps enroulé à l’infini et le jour ressemble à la nuit c’est ici que tout commence ou recommence là où l’histoire se dit

[jrnl|temps passé]

Il y a eu ce déjeuner sur la Garonne, mardi.

Déjà soufflait un air de partance.

Et puis, en fin de semaine, tout se précipite. Il est venu le temps des préparatifs, des dernières machines, des dernières recommandations. Le choix du livre à emporter, du nouveau carnet de notes. Il a fallu descendre les valises du grenier où elles séjournaient depuis l’été dernier, plier les vêtements, peser l’ensemble pour ne pas dépasser le poids accordé en soute, arroser les plantes, fermer les volets. La caresse aux chats. Un dernier tour de clé et c’est parti !

Rendez-vous à Los Angeles où on avait terminé la route 66 à Santa Monica, été 2022.

jrnl|bientôt le départ

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[jrnl|temps passé]

Cela fait plusieurs jours que je ne croise plus le petit homme à la casquette blanche. A-t-il pris des congés ? Est-il malade? A-t-il changé de travail ? Je ne le saurai pas et jamais je n’oserai lui poser la question. Le seul mot que nous échangeons lorsque nous nous croisons est un bonjour cordial.

Sur le quai du tram D à l’arrêt Mairie du Bouscat, j’ai vu arriver la fille au sac jaune de cet hiver. Elle n’avait que son sac à dos aux couleurs bariolées dans les tons de rose, mauve, violet. En revanche, elle était habillée d’un pantalon large au tissu fluide, marron, et un gilet orange. Un esprit plutôt automnal, tout comme ses cheveux mi-longs et épais, presque roux.

Dans le tram, j’ai repéré avant son arrêt en station, l’homme corpulent au teint mat. Il s’installe désormais à l’avant. Sans doute a-t-il plus d’espace. Ce matin, il y avait plus de monde dans le tram, les horaires semblent être décalés, je n’avais pas connaissance d’un horaire d’été pourtant. La jeune femme au JOT framboise n’a pas sa place habituelle, dans le carré de la dernière rame à droite dans le sens de la marche, côté fenêtre. En est-elle chagrinée ? Il semblerait que cette situation change la perspective du trajet, dos à la marche, elle se contorsionne pour mieux visualiser l’avant du tram.

Il va être temps d’oublier la ville, de lui laisser vivre cette période estivale seule. Déjà elle disparaît peu à peu dans un nuage flou. L’été va passer, ailleurs, je la retrouverai fin août.

Les carnets de route commencent dimanche 16 juillet 2023. Le rendez-vous est pris pour cette nouvelle aventure.

jrnl|ici et là-bas

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[jrnl|temps passé]

Être encore ici et déjà là-bas, le physique à Bordeaux, le mental de l’autre côté de l’Atlantique.

Ici, la semaine a vécu. Et cette sensation que le temps dessinait une masse épaisse et dense dans l’espace. Tout s’accélère et tout devient prioritaire. Et pourtant, en face de moi dans le tram, la fille au JOT framboise, téléphone coincé entre ses deux mains, les cheveux encore humides de la douche matinale, ferme les yeux dans un désir utopique de poursuivre sa nuit. Le tram file dans la fraîcheur. Un homme d’un certain âge prend place à côté de la fille au JOT framboise et place son sac à dos sur ses genoux, il regarde droit devant lui. De l’autre côté de l’allée, une femme revêtue d’un boubou coloré de blanc, jaune, rose et orange faisant ressortir sa peau sombre écoute de la musique. Ses grosses lunettes noires lui mangent le visage. Le soir, la température est insupportable dans le tram, climatisation inexistante, ambiance tendue. Entre l’arrêt Fondaudège-Museum et Croix de Ségey, la machine avance par à-coups, impatience des voyageurs, incompréhension. Certainement le trafic routier qui emprunte parfois la voix de tram à cette heure de la journée. Se dire que la maison n’est pas très loin. Un tram passe en sens inverse. Se dire que bientôt le calme de la maison aura un effet salvateur. Un « ah » collectif retentit, lorsque la machine reprend de la vitesse. Une femme passe les portes du tram avec en laisse un gros chien noir. À son poignet droit, un imposant bracelet en bois assorti à son sac en fibre couleur or et noir, à la mode. L’homme assis à côté de moi, de l’autre côté de l’allée, consulte un site de location d’appartement. Son pouce fait défiler les offres sur son écran de téléphone, parfois il regarde les photos associées.

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Et puis samedi matin, quelques minutes à observer l’océan, à scruter l’horizon et à se projeter de l’autre côté, à anticiper les jours, les heures à venir.

Une idée sur la destination du prochain road trip?

jrnl|et demain

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[jrnl|temps passé]

Les vacances d’été approchent. J’ai hâte. Je vais confier Bordeaux à ses résidents et aux regards gourmands des estivaliers : la Cité du Vin, le Miroir d’eau, ses nombreux musées, les quais, ses quartiers historiques, ses places, et puis les bars et les restaurants. Toute cette activité sous le regard nonchalant de la Garonne et de l’œuvre de Jaume Plensa, Sanna, place de la Comédie.

Je vais sans tarder partir à la découverte d’autres lieux, d’horizons nouveaux ou plus familiers que j’ai déjà parcourus à différentes époques de ma vie, car je ressens toujours en moi cet appel de l’ailleurs et le désir de refaire une nouvelle fois ce voyage. À la semaine prochaine pour plus de précisions et peut-être un aperçu des préparatifs.

Déjà la ville en noir et blanc s’efface peu à peu pour laisser place à un autre projet, l’instant d’un été.

jrnl | une chape de plomb

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[jrnl|temps passé]

Et voilà que les bignones grimpantes sont en fleurs, une multitude de clochettes rouge orangé se détache du vert feuillage. Il a beaucoup plu cette nuit. L’air s’est un peu adouci et une couverture nuageuse enrobe la ville. Je n’ai pas croisé le petit homme à la casquette blanche cette semaine et dans le tram la fille au sac jaune de cet hiver ne semble plus voyager. Je repère toutefois un homme d’un âge avancé, barbe de quelques jours et cheveux poivre et sel attachés par un catogan, lunettes de vue monture métal, pantalon et chaussures de chantier. Dans les rues, les tilleuls fleurissent. Le tram contourne le Monument des Girondins et de part et d’autre de l’esplanade des Quinconces les platanes veillent.

La journée s’écoule, hors temps, entre trois murs froids, impersonnels et une baie vitrée. Vision plongeante sur un patio artificiel. Et la chaleur diffusée par les ordinateurs.Fin d’après-midi, c’est le retour. 16h30, porte de Bourgogne. L’atmosphère s’épaissit sous une chape de plomb, l’humidité remonte par le sol, envahit l’espace d’infimes gouttes en suspension dans l’air. Un homme marche, sous sa chaussure on devine un chewing-gum collé sous la semelle juste à cet emplacement vide entre le talon et le bout du pied.

Sur le miroir d’eau, vapeur rafraichissante alterne avec fine nappe d’eau dans laquelle les grands comme les petits pataugent avec ivresse. Un vent d’orage souffle subitement sur les quais alors que des employés municipaux montent les baraquements de Bordeaux fête le vin. On n’a déjà plus accès aux jardins et des petits couloirs permettent aux curieux de se rapprocher encore pour quelques jours d’une partie des quais.

jrnl|répétitions

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[jrnl|temps passé]

Traverser la ville et se glisser dans les mêmes rues, les mêmes rames de tram. Garder le rythme de l’horaire matinal prédéfini. S’attacher à certaines variantes sur la dernière partie du trajet. La ville est là, présente, à la fois pareille et différente selon l’humeur du jour, mais comment la réinventer au quotidien, rafraichir le regard que l’on porte sur elle, s’étonner de la redécouvrir dans les yeux d’un passant, la parole d’un visiteur, la personnalité d’un commerçant ? 

Un garage ouvert sur l’inconnu, des objets familiers, la courbe arrondie de la porte d’une machine à laver, des produits ménagers, l’ombre d’un évier, un vélo de ville, comme un début d’intimité d’un espace deviné, capté à la dérobée. Là où l’on rentre par un lieu détourné, une antichambre, un entre-deux qui projette ce que l’intérieur pourrait être, c’est-à-dire pas grand-chose, car peu d’éléments en indice si ce n’est la présence de cet évier. Le fait que certaines choses ne rentrent pas dans l’habitation, la propreté s’envisage en partie en dehors. Le linge et cette possibilité qu’on se donne de choisir quoi nettoyer dans l’évier du garage. Et puis, cet espace vide au milieu, sans doute pour abriter une petite voiture.

Au coin de la rue, le sol maculé de multiples taches blanches. Si ce n’étaient des déjections d’oiseau, on aurait pu croire à un tableau artistique sur fond noir. Quelques mètres en amont, j’avais croisé le petit homme à casquette blanche vêtu d’un bermuda ample de couleur beige, sourire timide, édenté. L’atmosphère chargée en humidité colle à la peau. Sensation désagréable. 

Les lauriers en fleur débordent des jardins, empiètent sur l’espace public, côtoient les jasmins toujours aussi odorants.

Peu de voyageurs dans le tram, des habitués. La jeune femme au JOT framboise porte la même tenue qu’avant-hier, un dégradé de gris, jeans et baskets, tee-shirt et sac à main en bandoulière sur une veste en jeans. Dans ses cheveux encore humides, la trace du peigne.

jrnl|les saisons défilent

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[jrnl|temps passé]

Au moment de faire un point sur la semaine passée, je réalise que j’ai peu de notes et de photos et qu’avec le lundi de Pentecôte, je n’ai traversé que deux fois Bordeaux. Néanmoins, trois fois par semaine je réalise le même trajet avec parfois des variantes en arrivant en centre-ville. Une descente du tram aux Quinconces, Place de la Bourse ou Porte de bourgogne avec un passage sur la rive droite à pied, en tram ou en BatCub. J’aime marcher surtout quand les beaux jours reviennent et qu’il fait jour et doux tôt le matin. Depuis bientôt deux ans, je parcours un chemin identique entre le Bouscat et le quartier Bastide. Les saisons défilent, apportent du changement dans le paysage urbain, mais je me demande encore comment traverser jour après jour ces couches répétitives du temps qui s’accumulent dans le même espace, comment les réinventer à chaque fois pour susciter l’attention en repérant un geste, une lumière, un son, une couleur. La ville peut se révéler secrète, hermétique, mais elle sait aussi se dévoile aux regards curieux. Les moments écoulés dans ce laps de temps consenti au trajet quotidien m’offrent plusieurs options de celles qui consistent à observer autour de moi, à écrire, à prendre des photos, à faire du tri sur mon portable, à visionner une vidéo, mais rarement à échanger avec un autre voyageur. Chaque matin, c’est comme un choix cornélien. 

Pas de JOT aujourd’hui pour la passagère habituée du 7h09, mais un sweat lilas. Pas de sac à dos, mais un sac en bandoulière gris et toujours le même sac à déjeuner bleu clair. Je remarque des mèches plus lumineuses parsemées dans ses cheveux. Sous le tram, un bruit répétitif claque. Une musique non identifiable s’échappe d’un casque. Devant moi, une jeune femme habillée de blanc, cheveux noirs très longs et à son cou un pendentif rond avec gravé en son centre la lettre B. Elle se prépare à débarquer à l’arrêt Fondaudège-Museum, son portable à coque jaune dans l’une de ses mains. Le conducteur annonce le terminus inhabituel aux Quinconces, je descends et rejoins les quais en optant pour un détour par la rue Saint-Rémi. Il fait 18°C et la météo prévoit des températures élevées pour la journée.

Ce matin, 19°C et des entrées maritimes, mon esprit s’échappe. Repenser à Auguste et à ce projet d’écriture qui stagne depuis la reprise d’un travail en septembre 21. Ne rien lâcher. Le temps viendra de laisser partir Auguste dans la plénitude d’un silence apaisant. Le passage au cimetière de Moissac dimanche dernier a ravivé la flamme des énigmes à résoudre. Retrouver la trace de ses parents et de son frère. Sur le tableau d’affichage du cimetière La Dérocade, un extrait de procès-verbal et des arrêtés concernant des reprises de concessions, un numéro de téléphone.

jrnl|novembre en mai

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[jrnl|temps passé]

Ce matin, le sol reluit, scintille à la surface des flaques d’eau, le béton suinte. L’espace de quelques secondes, je réalise qu’on est le 22 et je ne peux m’empêcher de te souhaiter ton anniversaire, le 19ème depuis que tu es parti. Tu aurais eu 88 ans et mon cœur se resserre, chérit ton souvenir. Il fait 16°C, humide et une épaisse couche de brouillard enrobe la ville. Une impression de vivre novembre en mai, comme ce jour de juillet devant ta tombe au cimetière du fin. La brume persiste et mon esprit s’évade vers San Francisco, Londres, ces villes imprévisibles étroitement liées à l’humeur des gouttelettes en suspension dans les courants d’air inconstants. Confusion dans les horaires de tram. Au bout de la rue, le 7h02. Puis, passé le coin du carrefour, regarder le tram « direction Cantinolle » repartir de la station et croiser un autre tram pas prévu celui-ci à cette heure. Comment savoir s’il est en avance ou en retard sur son horaire ? En accélérant le pas, l’idée de pouvoir monter à bord se précise. Dans le tram, la jeune femme au JOT framboise regarde défiler la rue à travers une vitre sur laquelle s’accrochent encore quelques gouttes de pluie. Puis elle allume son portable et, sur l’application Snapchat, elle vérifie la position d’une personne et referme le rabat de la coque protectrice. Un homme se mouche bruyamment. La femme assise à côté de moi épluche d’un glissement du doigt de bas vers le haut des pages sur Vinted, j’ai reconnu le concept. Celle qui s’est assise en face d’elle, écouteur dans les oreilles semble regarder l’épisode d’une série. La devanture du Casino sur Fondaudège ressemble à un rectangle orangé et se détache du mur de pierre rénové. À l’intérieur quelqu’un a allumé les lumières. Sur les espaces verts, pétales de roses et pâquerettes cohabitent.

Place de la Bourse, toujours la même personne qui descend et, l’air déterminé, se dirige vers le CCI situé dans l’angle droit. Souvent, elle porte un ensemble costume sobre, ses cheveux noirs coupés au carré volent dans le vent l’espace de quelques foulées, puis elle disparait derrière la porte après avoir composé un code sur un boitier mural. La place est à nouveau vide ce matin, un air frais la traverse.

Il y a ces façades meurtries avec leurs fenêtres anciennement murées qui m’interpellent, me bouleversent, me remuent à l’intérieur. Je m’interroge sur ce ressenti. Et puis, dans la rue de la République, il y a des portails entrouverts du même côté du trottoir, plutôt inhabituel à cette heure. Oubli d’un soir, négligence d’un matin. Une invitation à entrer, à transgresser l’intimité d’un lieu qui semble délesté de son âme. Le tram ferme ses portes sur l’arrêt Barrière du Médoc. Il faisait 14 degrés à mon départ. Je remarque des voyageurs en tee-shirt, d’autres ont revêtu une veste demi-saison, certains plus prudents un vêtement de pluie, le temps instable devrait déclencher des averses dans la journée. Arrêt Fondaudège Museum, un camion déverse un magma de béton qui devrait aider à la restauration et construction d’un bâtiment ancien dont seule la façade en pierre blonde subsiste. Dans le virage qui permet de contourner une partie de la place des Quinconces, je remarque les jets d’eau des fontaines du monument aux Girondins et me demande depuis quand ils sont actifs. En bout de place, non loin du fleuve, une grande roue a pris place pour le temps de la saison estivale.

jrnl|toujours et jamais

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[jrnl|temps passé]

Le gris domine en ce début de semaine et c’est comme le reflet incertain, au petit matin, d’un printemps amputé de ses ciels bleu métal. Le trajet jusqu’au tram embaume de flagrances diverses et l’on reconnait dans un florilège harmonieux celles du jasmin, des roses ou d’arbustes divers. Sur les quais, les jardins débordent de végétaux de toutes espèces et les couleurs ressemblent à une palette de peintre.

Ça fait longtemps que je n’avais pas vu cette jeune femme, toujours assise à la même place dans le carré du tram, sens de la marche, siège côté fenêtre. Cheveux courts, baskets blanches, jeans et JOT framboise, elle était souvent accompagnée d’une femme plus âgée que j’ai pensé être sa mère. Aujourd’hui, elle est seule, visage fermé, air désabusé. Elle ferme les yeux comme si sa nuit avait été perturbée par des ombres inconnues empêchant un repos tant souhaité. Je me souviens qu’habituellement elle transporte avec elle un sac à dos, mais aujourd’hui c’est un sac isotherme bleu clair renfermant son déjeuner. Je descends du tram et la perds de vue.

Au-dessus de la ville, le ciel est une nouvelle fois très voilé, bas, mais on pressent que le bleu pourrait déchirer la brume d’un moment à l’autre. À l’arrêt Quinconces, le conducteur du tram annonce que nous devrons patienter durant un temps qu’il n’est pas en mesure de nous communiquer faute de renseignement. Finalement, nous repartons assez vite.

La ville est là, enveloppée d’un soleil hésitant, mais dans le cœur des citadins, la joie de profiter des jours fériés l’emporte. Sur la place du Palais, des couples dansent, appliqués dans les pas à reproduire, concentré dans l’exécution des gestes, ils tournent, élégants sur des musiques de tango argentin. Puis, rue de la Rousselle quelques tables rondes, des chaises métalliques et des couples se prennent la main, des amis partage un verre et le regard se porte sur Mimil, le personnage mythique du street artiste David Selor, pour toujours et à jamais il régale le passant.

La ville est là encore le lendemain, Bastide et son jardin botanique en pleine floraison aiguise le regard, adoucit les jours de grisaille et enchante le cœur. Un crocher à Dawin et il est temps de rentrer.

jrnl|une minute d’avance

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[jrnl|temps passé]

Ciel gris uniforme, petit crachin et aucun désir d’aller plus loin ce matin. Le tram s’arrête dans un crissement de frein, un bip et les portes s’ouvrent. En début de rame, j’ai repéré cet homme corpulent qui a souvent voyagé à l’arrière dans le carré durant l’hiver. Teint mat et le visage figé, les mains posées sur ses cuisses, son corps s’étale sur pratiquement deux sièges. Parfois, il fermait les yeux, poursuivait sa nuit, se replongeait dans ses pensées sans révéler ce qui le préoccupait à cet instant. 

Assise dans le sens inverse de la marche, je regarde la rue s’éloigner, en fuite, alors que l’avenir se joue dans mon dos. La chaleur m’avait saisie dès l’entrée dans le tram. Déjà la barrière du Médoc, mon corps s’était régulé. Dans la rue, peu de piétons, mais une harmonie de parapluies et de capuches. Il est encore tôt et l’église Saint-Ferdinand présente ses portes fermées, une façade triste noircit par la pollution, alors qu’autour, la pierre blonde a retrouvé toute sa beauté et éclaircit la rue.

Le lendemain, le sang bat dans l’artère du cou, le souffle est court, le tram referme ses portes. Les voyageurs, nez penché sur leur portable, écouteurs dans les oreilles et coupés du monde extérieur, laissent couler sur leur carapace hermétique le paysage extérieur. Je repère un visage qui ne m’est pas inconnu, tête allongée, fine moustache, cheveux courts et bouclés sur le dessus de la tête. Je le retrouverai plus tard avec sa veste en jean fourrée, assis sur un banc en train de vapoter non loin de l’entrée du bâtiment D, souvent penché en avant, les coudes posés sur les genoux, parfois en discussion avec un camarade.

Aux Quinconces, les employés municipaux ont commencé à démonter les baraquements des antiquaires. Ils en auront pour plusieurs jours.

7 heures 44, le train démarre avec une minute d’avance. Sièges 17 et 18 réservés, encore une fois dos à la marche. On traverse la Garonne aux reflets dorés en longeant la Passerelle Eiffel. Il fait beau et le TGV prend de la vitesse. Dans le carré, une famille et deux jeunes enfants aux voix stridentes, plus l’habitude. On longe la Garonne, des résidences en construction, on rentre dans un tunnel et les oreilles se bouchent. Au-dessus le pont d’Aquitaine se détache dans le ciel, puis c’est la zone portuaire, un pré et quelques chevaux, l’autoroute puis la Dordogne à enjamber. Le temps de lire quelques lignes et le ciel devient gris uniforme. À 8 heures 37, Poitiers est derrière nous, un paysage de campagne défile. Le wifi est instable. G. m’envoie un message alors qu’on approche de Vendôme et que je viens de lire son post qui évoque Dalva de Jim Harrison. Déjà, c’est l’entrée en gare Montparnasse, il est 9 heures 57 et il fait beau.

jrnl|la ville comme un aimant

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[jrnl|temps passé]

J’ai décidé d’être de bonne humeur ce matin, non pas que je ne le sois pas en temps ordinaire – il m’arrive parfois d’être envahi de doute et ma vitalité se tarit laissant se propager parfois un état brumeux – et de profiter du ciel bleu encore peu présent ces temps-ci. Le trajet jusqu’au tram me semble plaisant sous ces éclats de lumière bienveillante, la légèreté inonde mon corps.

Sur le bateau je confie à S. au combien j’ai aimé regarder la projection de Dancing Pina la semaine dernière à l’Utopia, comment j’ai été touchée par la grâce et la modernité des chorégraphies, la sensibilité des corps peinant sous le joug des répétitions. Le sujet nous a tenu jusqu’au croisement de la rue Nuyens avec la rue Léonce Motelay, c’est à cet endroit que nos directions divergent, que je poursuis vers l’avenue Abadie en logeant quelques travaux et l’une des extrémités du Jardin botanique.

Nouvelle expérience matinale à 6h55 alors même que je suis pressée, que j’ai déjà marché plus de 300 mètres, dépassé le rond-point de la rue Émile Combe et que je me suis engagée à droite dans la rue Molière, je décide de filmer une partie de mon trajet à pied jusqu’à l’arrêt de tram. Le résultat est loin d’être un succès, l’IPhone est peu stabilisé et mes pas se répercutent dans l’image sautillante. Retenir néanmoins l’idée.

Place de la Bourse, peu fréquentée à cette heure matinale, je descends du tram et remonte les quais en direction de la place des Quinconces. Envie d’aller prendre quelques photos des devantures des bars encore fermés. Plonger le regard à l’intérieur. De l’autre côté de la vitre, c’est un empilement de chaises, des tables rondes au plateau replié sont rangées les unes à côté des autres devant le comptoir. Il y a comme une image forte qui me traverse le corps et l’esprit, c’est un souvenir de la période du Covid, un sentiment que la vie a déserté le lieu, qu’il s’est vidé de son âme.

Le soir, je ferai un détour par le centre-ville, Pey Berland, l’entrée du Palais Rohan, les traces noires sur la pierre blonde et la porte cochère toute en craquelures carbonisées, victime collatérale d’une période tendue. Puis, remonter la rue des remparts, ses boutiques, ses restaurants.

jrnl|les secrets d’un monde à part

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[jrnl|temps passé]

Des jours grignotés par la réalité du quotidien, parasite de l’esprit. Ici, tout suinte de ce qui m’écarte de mes objectifs. Et si ces temps de dérive venaient à me détourner de mon projet, à m’éloigner de cet espace essentiel à mon équilibre mental, à me détacher de l’écriture ? Pourrais-je survivre à ce déferlement insidieux ? Alors que mon regard est entièrement tourné vers des vibrations intérieures, celles qui alimentent la part vitale de ce que je suis, je ne souhaite qu’une chose, poursuivre le chemin entrepris depuis des années.

Un moment de grâce et les images défilent sur l’écran. Ce sont des mouvements du corps à apprivoiser, des respirations saccadées à maîtriser et l’espoir d’une répétition assidue meilleure que les autres. C’est réapprendre la danse pour enfin délivrer sur une scène en bois ou naturelle, au théâtre ou sur une plage en bordure de l’océan, la concrétisation de ces jours de sueur, d’humilité et de persévérance et donner l’impression de toucher du regard les secrets d’un monde à part. 

Et cette voix authentique ou fictive, elle trotte dans ma tête et s’amplifie certains jours, ne change rien à ce que tu es. Était-ce l’écho d’une chimère ou bien de simples paroles attrapées au coin d’une rue à peine captés dans le brouhaha infligé par la foule aux heures de pointe ? Était-ce un état d’absence à soi, de ceux qui vous transportent ailleurs, vers des rivages inconnus ? Était-ce une aspiration inavouée ou une injonction à suivre ?

Ce sont quelques mots déposés dans ma messagerie en début d’après-midi. La promesse d’une rencontre entre deux femmes rattrapées par la mécanique indomptable du hasard (mais existe-t-il vraiment ?), par ce qu’on pourrait pointer comme un signe du destin puisque ça commence par le partage d’une passion, l’écriture, et une fascination à redonner vie à nos anciens et ça se poursuit par une date, la fin de l’hiver puis le réveil à la vie, un chiffre qui sonne dans l’intime de notre chair et puis, il y a un lieu, la ville blanche, comme un appel au lointain, aux origines, au rapprochement. Ce fut une belle rencontre.

Il faisait chaud ce vendredi soir, l’air était gorgé d’humidité. Du monde partout dans les rues, les terrasses des cafés débordaient de vie, de conversations croisées et amplifiées par une atmosphère chargées en électricité. Nous avons étanché notre soif place du Parlement. La bière fraîche régalait nos papilles. Nous avons discuté de tout et de rien, nos paroles s’associaient à d’autres conversations, plus bruyantes, plus expansives. Tout faisait écho sous les immenses parasols. Et puis, nous avons remonté la rue du Pas-Saint-Georges jusqu’à la place Camille Jullian, le restaurant n’était plus très loin. Un temps convivial autour de spécialités japonaises, des mots plus intimes, des échanges familiaux et amicaux, et une promesse entre cousins.