jrnl|avec le printemps

regard du dedans, vie au dehors | le temps enroulé à l’infini et le jour ressemble à la nuit c’est ici que tout commence ou recommence là où l’histoire se dit

[jrnl|temps passé]

Ciel couvert, traces d’humidité sur les trottoirs, sur la chaussée. Cette nuit, je n’ai pas entendu la pluie, si discrète. Le jour se lève et depuis le changement d’heure, c’est comme la répétition d’une ancienne partition. Du déjà connu. On recommence le cycle alors qu’avec l’heure d’hiver, le jour s’était déjà levé.

Sur le chemin du tram, je ne croise plus le petit homme à la casquette blanche. Disparu du paysage depuis le début de l’année. En revanche, le volet de la porte d’entrée du 12, rue de la République est souvent ouvert. Aucune vie perceptible à l’intérieur, seul un éclairage pâle, jaune, envahissant.

Dans le tram D, la jeune femme au JOT framboise, souvent absente dans le tram de 7:07, ne dit toujours pas bonjour. Elle a très peu porté ce vêtement ces dernières semaines. Peut-être s’en est-elle séparé. Depuis quelque temps, un homme, chauve, un sac de voyage sur les genoux s’assoit toujours à la même place dans le carré. Face à la marche, côté fenêtre. Souvent à la place de la jeune femme au Jot framboise. Certaine qu’elle n’apprécierait pas beaucoup cette liberté insolente. 

Sur la place des Quinconces, la statue du Monument aux Girondins veille au bon montage des cabanes en bois des brocanteurs. 

Traverser le quai pour se rendre à l’arrêt du BatCub et remarquer une nouvelle fois, sur le sol, le même pavé mal scellé et,un peu plus loin, l’absence d’un autre laisse un trou qui pourrait être dangereux pour les passants. La Garonne apparaît dans un gris métal sous un ciel identique. On pourrait presque les confondre si la berge d’en face n’existait pas. Le banquier est toujours là, chaussures pointues, costume usé par les chiffres, petite mallette et aujourd’hui, un parapluie pliable noir dans une main. Le BatCub est à l’heure. Nous sommes deux passagers et deux membres d’équipage, un homme et une femme. Elle conduit, il fait l’embarquement et le débarquement des passagers. Il est petit, trapu, bavard, souvent trop. Elle est discrète, bouge à peine les lèvres pour dire au revoir.

Dans la rue du Ruat, la nuit n’est bientôt plus la nuit. Rien n’a changé ou presque. Une femme me précède, elle parle au téléphone, fort, j’entends jusqu’aux silences de sa conversation. Puis la rue monte légèrement et je la perds de vue. Penser à garder un œil  ouvert sur le monde. 

crnt maroc|mars 24

C’était en mars dernier. Quatre heures du matin, je me lève pour une destination qui m’est encore inconnue. J’ai des doutes, des espoirs, des images qui défilent dans ma tête. Durant la semaine écoulée, j’ai émis des hypothèses, tenté de questionner mon entourage, fait des déductions. Rien n’a été ébruité, mais petit à petit, c’est devenu comme une évidence. Encore plus lorsque sur le chemin de l’aéroport, s’est affiché sur mon téléphone la carte d’embarquement pour… le Maroc, Essaouira. 

Atterrir sur le sol de son pays natal, comme une promesse sans cesse renouvelée à soi-même. Se dire qu’on y revient sans jamais être vraiment parti, sans jamais avoir laissé de trace, seulement porter en soi le souvenir abstrait d’une histoire distante écrite dans l’épaisseur de l’absence. Je suis en manque de cette terre que je connais si peu, si mal. Elle a inscrit dans mon corps une part d’elle-même qui m’habite, me hante. Je suis née au Maroc, à Casablanca, il y a 60 ans. Difficile de ne pas croire qu’on ne naît pas quelque part par hasard.

Après de courts séjours à Marrakech, Essaouira, dont le nom résonne comme une promesse, se dessine au loin. Le vent, les embruns, rappellent que nous partageons le même océan. S’enfoncer dans la Médina, se laisser porter, flâner, observer, déguster un thé vert à la menthe, quelques pâtisseries marocaines, revenir vers le port, se laisser tenter par un poisson frais cuit devant le client, deux, trois légumes, prendre le temps de regarder les vagues casser sur les rochers, se laisser bercer par le vent. La journée défile au rythme des envies. Se régaler par avance du tajine du soir. Les odeurs d’épices, du cuir, parfument les rues étroites. Les étals débordent de l’artisanat local.

jrnl|en 2023

En 2023, j’ai traversé l’année sans avoir le temps de me projeter plus loin que ces jours-là, ce kaléidoscope de 365 clichés, vécu sur la planète « je ne sais pas si… » en regardant les gens passer, les fameuses Orgueilleuses de Sheller, lu et relu les textes tagués sur les murs de la ville pour que les mots ne s’effacent pas, ne se perdent pas, rencontré la beauté au détour d’une place sous les traits de Sanna, celle qui veille sur l’âme de ma ville, celle que j’aime saluer au petit matin, hors-saison, regardé la neige tomber fin janvier, aimé faire partie de ces décors inconnus, un soir à Bordeaux, un soir loin de Bordeaux, passé du temps dans des chambres d’hôtel dont nous ne connaissions pas l’adresse, photographié une poule rose dans une vitrine, pièce rare et unique, expérimenté la vie, par ici, un peu, rencontré des auteurs à la Machine à lire, Claro, Chevillard, attendu le technicien Thermogaz dont la visite avait déjà été reportée deux fois, passé une belle soirée au Jumping de Bordeaux, applaudi à tout rompre ma cadette à la remise de son diplôme, participé à une rencontre Tiers Livre en visioconférence avec Laurent Mauvignier, une écriture qui me fascine depuis Loin d’eux, c’était en 1999, noté dans mon carnet l’épigraphe de Des Hommes emprunté à Genet « et ta blessure, où est-elle ? », question que je me pose encore, ressenti parfois l’envie de renter par effraction dans la vie des gens, surtout le matin sur le chemin du tram, ce temps suspendu dans lequel personne ne passe, ces fenêtres éclairées ou entrouvertes, volets à moitié tirés laissant entrapercevoir un espace intime à peine dévoilé, passé un ostéodensitométrie, avec en prime un rendez-vous chez le rhumatologue, toujours en attente, médité devant les nénuphars du jardin botanique, observé les différentes étapes de la destruction du Signal à Soulac avec un pincement au cœur, immortalisé cette histoire en l’associant aux mots et à l’image, dansé au gala de fin d’année des étudiants, un moment d’échange en décalé un verre de Coca-Cola à la main, écrit dans le tram, suivi l’avancée des travaux du bâtiment UBI Soft avenue Abadie, à côté de mon lieu de travail, vu à l’Utopia le film Christophe…définitivement, lumière saisissante, voix unique, photo incroyable, intense émotion, fréquenté quelques champs de courses, les trotteurs, encore et toujours, le cheval et son cœur sur la piste, tenu un écrit hebdomadaire sur mon blog et diffusé le dimanche ou presque, des pages dédiées au quotidien, à la vie simple, du texte et des photos, proposé des rendez-vous en ville à des amies partageant la passion de l’écriture, échange et bienveillance, vu l’exposition La Science à la poursuite du crime, frissons, fait de belles rencontres, parfois surprenantes, c’était un 11 mars à Casa…, traversé en bateau la distance qui me séparait de mon fils, le rejoindre pour la première fois sur l’Île d’Yeux, découvert l’intérieur d’un bateau de pêche, imaginé la vie à bord, participé à un karaoké, marché le long des stands des brocanteurs, place des Quinconces, vu l’exposition Basquiat X Warhol à Paris, un bonheur, succombé une nouvelle fois à la magie du Boss, Springsteen sur scène à La Défense Arena, au-delà de mes espérances, et ce profond regret de ne pouvoir crier comme lui « I was Born in the USA… », pris des photos dans le cimetière du Père Lachaise, tenu des conversations téléphoniques sur des questions de création littéraire, attendu un mercredi après-midi la livraison de trois stères de bois qu’il a fallu ranger après, à la nuit tombée, quatre stères n’auraient pas été raisonnables, admiré les photos d’Elliott Erwitt dans le 7ème arrondissement de Paris, sans savoir qu’il succomberait en fin d’année, célébré chaque battement de cœur depuis déjà 5 ans, remercié mon corps, la vie, filmé des couples de danseurs sur une place à la fin du printemps, accueilli le fils d’une amie précieuse, pris une photo de cette femme sur le quai du tram, elle transportait une machine à laver le linge sur une poussette, son bébé attaché dans son dos, visité ma fille ainée dans son village et pris un petit-déjeuner à la terrasse d’un café en discutant avec des habitués, poussé la grille du cimetière dans lequel repose un de mes ancêtres à Moissac, dormi dans une cabane en bois au milieu d’une forêt incroyable, cessé de compter le nombre de paquebots de croisière se succédant au port de la Lune, grimpé en haut de la Méca pour voir l’exposition de photos de Pierre Molinier, conversé avec mes chats, regards intenses et miaulements, photographié les gens pieds nus sur le Miroir d’eau, partagé un repas professionnel sympathique au bord de la Garonne et puis sur le fleuve, lu dans la presse le décès de Jeanne Birkin avant de monter dans l’avion, attendu The great escape de cet été, la récompense, le road trip tant attendu aux US, souhaité très fort pouvoir me rendre sur les terres de Jim Harrison à Patagonia, Arizona, tellement abusé de Google Maps sur ce coin de terre, tellement déçue d’avoir dû déclarer forfait suite aux températures excessives dépassant les 43°C, écrit tous les jours du road-trip sur mon blog, au total 34 posts, regardé les horaires de départ sur le tableau lumineux à l’aéroport, se dire qu’il n’est jamais temps de rentrer, pensé qu’il y a tant de choses à dire, qu’il vaut mieux simplement dire merci, traversé la Garonne de nombreuses fois en BatCub, surtout le matin, repris le cours de mon existence bordelaise, vie citadine, escapades hors murs, photo, écriture, lecture, marché dans les allées du Père Lachaise et du cimetière Montparnasse, rencontre tardive de gens célèbres, Varda-Demy et son banc, Birkin si discrète aux côtés de sa fille Kate, Higelin et les petits cailloux, Christophe et ses mots bleus, Seberg A bout de souffle, Wolinski assassiné, Claude Simon, Piaf, Signoret et Montand, Baschung, Morrison inaccessible, gagné une partie de Mölkky, inattendu, déjeuné à Darwin, survécu à une « vraie » alarme incendie au travail, aimé me rendre au théâtre, subjuguée par Electre des bas-fonds au TnBA, au cinéma, séduite par Le Bleu du caftan, Christophe ou Nostalgia, revu mon amie d’enfance, doux moments partagés, écouté en concert Marcus Miller, jazzy, ses guitares, obtenu une dédicace de Pete Fromm « I hope every pull of the paddles drews you deeper into this maze of lakes and family » pleinement appréciée après lecture du livre, rêvassé dans le TGV, marché la nuit dans le froid des allées de Disney, Marne-la-Vallée, découvert les villes de Soisson et Senlis, le Nord, fabriqué des marques pages pour le calendrier de l’Avent et d’autres surprises, marché dans les rues de Bordeaux sous les décorations de Noël, fêté trois fois Noël avec les enfants, noté dans la To do list de penser à dire aux gens qu’on aime qu’on les aime, tourné la page d’une année qu’on n’est pas prêt à oublier.

jrnl|c’était en décembre

regard du dedans, vie au dehors | le temps enroulé à l’infini et le jour ressemble à la nuit c’est ici que tout commence ou recommence là où l’histoire se dit

[jrnl|temps passé]

Retour sous la grisaille, la pluie, la chaussée détrempée, les flaques d’eau, les parapluies. Les vitres du tram embuées, les gouttes d’eau qui ruissellent rappelant presque un schéma autoroutier.

Il pleut averse lorsque je sors de chez moi ce matin. Très vite, j’ai le bas du pantalon trempe et progressivement l’humidité monte jusqu’aux genoux. Des bourrasques de vent m’empêchent de garder le parapluie ouvert sur tout le trajet. Le sol détrempé accumule les flaques d’eau qui deviennent parfois infranchissables sans se mouiller davantage les pieds. Pour le retour, j’emprunte une ligne de bus qui ne m’est pas vraiment familière. Elle me conduit à un rendez-vous médical.

Il a plu sur la ville durant cet automne l’équivalent de 6 mois. Du jamais vu depuis les débuts de Météo France en 1921. On a pataugé dans des ruisseaux de liquide à en avoir le pantalon mouillé jusqu’à mi-cuisse. Même les parapluies n’étaient plus efficaces. Est-ce ce temps humide qui a refroidi le petit homme à la casquette blanche. Je ne le croise plus depuis des semaines. Un jour, je me suis demandé qui de l’un ou l’autre céderait le premier. Il me semble avoir la réponse. Quant à la jeune femme au Jot framboise, à aucun moment elle l’a revêtu cet automne. La plupart du temps, la vieille dame en fauteuil roulant du 12 rue de la République n’est pas encore levée lorsque je passe devant sa maison. Dans le tram, je croise aussi une dame qui s’assoie dans le carré du fond, nous échangeons un bonjour franc sympathique. Le père et son fils qui échangent en espagnol essaient souvent de s’installer dans ce même carré. Le collégien récite ses leçons, le père pose des questions. Ils sont seuls au monde, dans leur bulle langagière. Depuis quelques temps, le tram de 7:08 n’est plus à l’heure, quand il passe… ce qui ne me permet pas de prendre le BatCub pour traverser la Garonne et prendre un peu de temps avec S.

Le fleuve est ras le quai.

Je suis arrivée au théâtre avec 30 mini d’avance et j’apprends qu’ils n’ouvrent les portes que 10 minutes avant le spectacle. Je m’assoie sur un banc en bois. Peu de monde dans le hall, mais peu à peu les spectateurs arrivent. Le volume sonore monte. Les conversations se croisent. Le portant du hall s’alourdit de manteaux. Je garde mon blouson en cuir. Des hôtesses d’accueil distribuent la plaquette du spectacle. Je lis ou plutôt relis le même texte qui m’a décidé à réserver une place pour ce soir. Quelques minutes avant l’ouverture des portes, un groupe d’individus s’agglutinent derrière les portes d’entrée de la salle pensant obtenir les meilleures places. Des personnes seules se glissent aussi dans la queue et profitent de ce temps pour lire leurs mails, répondre à des messages, écouter les conversations. Au-dessus du banc, accrochés au mur, des cadres représentent des citations d’étudiants de l’Ecole supérieure de théâtre. De l’autre côté, deux portants sur lesquels, d’ici quelques minutes, nous déposerons nos manteaux sur recommandation du metteur en scène, car une bonne partie du public se retrouvera sur scène, assis sur des tabourets pour les 75 minutes que durera le spectacle. Une heure 15 durant lesquelles un texte d’une densité féroce se dépliera, dérangeant, cinglant, traumatisant servi par des voix au combien justes de 5 comédiennes passionnées, passionnantes. À la sortie, c’est avec plaisir que l’on accueille l’air mordant d’un soir de fin d’automne. L’esprit se vide de toute tension, la ville réconforte l’âme secouée.

jrnl|c’était en novembre

regard du dedans, vie au dehors | le temps enroulé à l’infini et le jour ressemble à la nuit c’est ici que tout commence ou recommence là où l’histoire se dit

[jrnl|temps passé]

Rue Molière, une porte entrouverte, une femme crie après quelqu’un. Les mots crachés se dispersent dans l’espace clos, s’échappent vers l’extérieur, ça ressemble à une dispute. Puis la porte d’entrée s’ouvre, une jeune femme sort comme si de rien n’était. Le jour n’est toujours pas levé. Plus loin, une fenêtre laisse entr’apercevoir un intérieur habillé d’une âme paisible. J’ai croisé le petit homme à la casquette blanche. Je ne l’avais pas vu depuis un moment, à tel point que je pensais qu’il avait changé ses horaires de sortie ou de travail. D’ailleurs, je n’ai aucune idée de ce qu’il fait dans la vie.

Les derniers trajets dans le tram, j’ai lu. Les yeux rivés sur les mots, des mots qui construisaient des phrases, des phrases qui prenaient sens. Rien vu autour de moi, concentrée sur le texte, l’histoire m’emmenait ailleurs. Je m’évadais, loin du monde, des regards vides, des écouteurs branchés, des doigts pianotant sur les claviers tactiles. Ce matin, on était deux à lire côte à côte, à tourner les pages de notre livre de poche. La jeune femme au JOT framboise est enfoncée, plutôt avachie sur son siège. Elle a mis son sac à dos sur le siège à côté d’elle comme pour dire la place est prise ! Elle joue sur son téléphone. Ses cheveux sont coupés plus courts, dégradés. Elle se regarde dans la glace en réajustant une mèche. L’homme assis en face de moi descend à Barrière du Médoc, je prends sa place dans le sens de la marche, celle souvent prise par la jeune femme au JOT framboise. Derrière moi, une femme d’un certain âge, cheveux argentés, a engagé une conversation soutenue avec un jeune homme, capuche sur la tête. J’observe la vitre du tram, elle a été gravée par un objet pointu. On peut lire koorça. Aucune idée de la signification de ce mot. Il fait encore nuit noire. Place des Quinconces, la fête foraine est plongée dans l’obscurité, je me demande quelles sensations évoqueraient le fait de s’y promener seule. Etre attentive aux bruits de la ville juste à côté, un soupçon feutrés, aux silences entre les allées, à l’atmosphère étrange d’un monde endormi, seule le spot de la grande roue veille.

En sortant du tram place des Quinconces, je passe par la rue de Condé, des travaux de ravalement d’un immeuble de pierre, les ouvriers embauchent, montent sur l’échafaudage. Soudain, il pleut. Je me mets à l’abri sous un porche en attendant d’aller sur les quais pour prendre le bateau. La pluie s’intensifie. Les gouttes d’eau rebondissent sur la chaussée. La lumière des réverbères reflète bien le rideau humide. Les rares passants accélèrent le pas.

Chez Jean aux Quinconces, des passants se sont arrêtés puis assis devant une tasse de café. Place de la comédie un homme s’affaire à nettoyer le sol du grand théâtre. On entend les oiseaux du cours du Chapeau rouge piailler. Le tram glisse devant l’Intercontinental. Tous les matins Sanna est courtisée par les camions des livreurs. Les pavés du trottoir de la rue Esprit des Lois ne sont pas tous scellés. La ville s’offre à moi. Respiration sur les quais, espace ouvert, vue imprenable sur le fleuve qui se love dans la ville, la traverse, la sépare aussi, en fait deux unités à part, rive droite rive gauche

jrnl|en noir et blanc

regard du dedans, vie au dehors | le temps enroulé à l’infini et le jour ressemble à la nuit c’est ici que tout commence ou recommence là où l’histoire se dit

[jrnl|temps passé]

Je n’ai pas vu la dame âgée dans son fauteuil roulant, seulement son canapé au tissu à dominante jaune, fané et démodé, les coussins dépareillés. Dans le tram, la jeune femme au JOT framboise, toujours à la même place, regarde inlassablement le paysage défiler devant ses yeux. J’aperçois sa carte professionnelle dépasser de la poche de son jean. Impossible de lire le nom de l’entreprise. Un père et son fils d’origine espagnole s’installent en face de moi. Ils échangent dans leur langue. Je n’écoute pas, je lis. Le long des quais, je croise un couple, je crois reconnaître la langue, les intonations, du russe. Ils marchent d’un pas lent, distant l’un de l’autre. J’intercepte leur regard. J’ai l’impression qu’ils ne sont pas d’accord. Elle ne dit rien, lui parlemente.

Le brouillard recouvre la ville, les trottoirs humides absorbent la faible lueur des réverbères. Je ne croise personne dans les rues. Les trois portes-fenêtre du numéro 12 de la rue de la République sont bien fermées, aucune lumière à l’intérieur. Aucun signe du petit homme à la casquette blanche. Je note, ça fait deux matins de suite. Le tram D se détache au croisement des rues. C’est un modèle réduit, pas beaucoup de places. J’en trouve une dans le carré, en décalé de la jeune femme au JOT framboise. Ce matin, ses cheveux sont humides, quelques mèches tombent sur son front. Sourire toujours absent, visage fermé, elle a un sac à dos noir sur ses genoux, un petit sac kaki en bandoulière. Elle pianote sur son téléphone puis regarde inlassablement au-dehors. Autour de nous, des personnes toussent.

Ce matin, je suis partie à l’heure. Marche tranquille d’une douzaine de minutes dans la pénombre ponctuée par l’éclairage tamisé des réverbères. Certaines rues en sont dépourvues ou presque, il fait noir. On peine à voir où l’on met les pieds. Au numéro 12, le volet du milieu est entrouvert, j’aperçois en retrait sur la droite une partie de la cuisine. Dans le tram, carré de droite, la jeune femme au JOT framboise est avachie sur le siège et à côté d’elle, deux femmes discutent jusqu’à que l’une d’entre elles descende à l’arrêt Barrière du Médoc. La plus sympathique me reconnaît et me dit bonjour. Dehors, il fait encore doux pour un mois d’octobre et la température devrait monter jusqu’à atteindre les 30 degrés dans la journée. Certains pointent du doigt le dérèglement climatique, d’autres s’en moquent. En attendant, les trois pieds de vigne sur ma terrasse entament une deuxième fleuraison, s’épuisent à ne plus rien comprendre. Même l’érable japonais qui règne en maître au milieu du jardin et avait perdu cet été la moitié de son feuillage est à présent en nouvelle floraison. En bout de branche, de jeunes pousses vert tendre apparaissent. Le long de la place des Quinconces, les platanes sont pratiquement dépouillés de leurs larges feuilles. Nous sommes deux à descendre place de la Bourse, je regarde s’éloigner d’un pas énergique la petite femme qui traverse la place en diagonale et disparaît dans le bâtiment du CIC.

jrnl|matin, la nuit

regard du dedans, vie au dehors | le temps enroulé à l’infini et le jour ressemble à la nuit c’est ici que tout commence ou recommence là où l’histoire se dit

[jrnl|temps passé]

Sur le chemin qui mène à l’arrêt du tram, je slalome entre les poubelles. Je rentre dans la rue de la République, peu éclairée. Mon regard s’attarde sur la façade de plain-pied du numéro 12, cherche derrière les volets à peine entrouverts la présence de la dame âgée dans son fauteuil roulant, elle est absente du paysage. À la place, sur la droite de la bâtisse, je devine une chambre. Avenue du 8 mai 1945, il y a ces deux barres d’immeuble de l’autre côté de la chaussée. Je compte environ 42 appartements sur 6 étages. 8 sont éclairés dans le premier bâtiment, 4 dans l’autre. Ces petites ouvertures lumineuses pétillent dans la nuit noire, signe que l’activité des foyers reprend peu à peu. A l’arrêt du tram D, personne sur le quai. Celui de 7h02 vient juste de passer. J’arrive sur le quai 2 mn après son passage. De l’autre côté des rails, le quai est vide. Eclairage de fin de nuit, ambiance dépouillée. Sur la place des Quinconces la fête foraine s’installe et les deux bateaux de croisière amarrés côte à côte dans le port de la Lune sont partis cette nuit.

Le Seabourn Ovation et le Riviera

En glissant un œil dans l’ouverture de la porte, j’entraperçois un ventilateur au 12 rue de la République. C’est le même que chez moi. La dame âgée en fauteuil roulant a dû s’en servir durant les périodes de canicule. Je longe les bâtiments construits sur l’ancien garage Renault. Le tram D est arrivé à l’heure. Peu de monde aujourd’hui. La jeune femme au JOT framboise n’est pas là. En revanche, je l’ai vue dans mon tram retour hier. Une femme au sourire sympathique me dit bonjour depuis quelques trajets lorsque je m’installe en face d’elle. Souvent, elle discute avec une autre connaissance. Elles se vouvoient et se souhaitent bonne journée lorsqu’elle descend à Barrière du Médoc. À ce même arrêt monte la jeune femme toute menue qui descend place de la Bourse pour tracer tout droit vers le CIC. Déjà Fondaudège-museum. Je me demande si je descends au prochain arrêt ou au suivant. Il fait nuit et les attractions qui se sont montées pour la fête foraine place des Quinconces se dessinent à la faible lueur du jour.

Le Canopée, cargot à voile

jrnl|tatouage

regard du dedans, vie au dehors | le temps enroulé à l’infini et le jour ressemble à la nuit c’est ici que tout commence ou recommence là où l’histoire se dit

[jrnl|temps passé]

Je sors de la maison, je lève les yeux, Orion est juste en face de moi, belle, majestueuse, éternelle, c’est son moment de grâce. Sur le 45 ème parallèle, au croisement du méridien zéro, la vie commence à s’activer peu à peu dans les maisons. Certaines fenêtres s’éclairent. La température est douce, les habitants du quartier aèrent les maisons avant de les quitter pour la journée. La dame âgée de la rue de la République a pris place dans son fauteuil roulant. La lumière crue du plafond reflète sur les traits de son visage des zones d’ombre. La peau est pâle. Chacun sur un trottoir, à sens inverse, lui caché derrière la ligne de voitures garées dans la rue de la République, moi occupée à regarder l’heure, j’ai failli manquer de dire bonjour au petit homme à la casquette blanche. J’ai remarqué au dernier moment son hésitation à prononcer le mot comme s’il avait besoin de mon assentiment pour le faire.

Pas de BatCub ce matin. Le tram glisse le long des quais, le ciel s’est teinté de jaune, orange, c’est magnifique. Les bâtiments de la rive droite se découpent en ombre chinoise devant un ciel limpide aux tons dégradés de feu. J’ai longé les quais à pieds jusqu’au pont de Pierre que j’ai traversé en me délectant du point de vue sur la ville, ses façades de pierres blondes, le fleuve et le bouillonnement de ses eaux gorgées de limon. J’ai continué en traversant de biais la place Stalingrad et j’ai poursuivi sur les allées Serr jusqu’à mon but final. Le soleil s’installait alors à l’horizon.

J’ai marché d’un bon pas pour rejoindre l’arrêt du tram Mairie du Bouscat. La ville baignait dans un silence réparateur. On percevait au loin le bruit des réacteurs d’un avion encore en montée après le décollage, le tram de 7h en direction de l’hippodrome. Derrière les portes des maisons, on devinait des réveils lents, brumeux. Sur le pont de Pierre, j’ai croisé une jeune fille, des tatouages volumineux recouvraient ses deux jambes, c’était comme de la dentelle, c’était tout un roman qu’on pouvait imaginer décrypter sur cette peau découverte, offerte à tous. Elle est passée trop vite, seule mon imagination a construit le reste de l’histoire.

rt|sur la côte vendéenne, l’île d’yeu en automne

13h36, on rentre dans le département de la Charente-Maritime. Nuages bas, gris, à peine une éclaircie au loin. L’autoroute serpente dans la campagne. Après les parcelles de vignobles, les champs de tournesol, de maïs où ne reste qu’un paysage désolé d’une multitude de pieds coupés à ras. La texture du ciel s’épaissit, s’uniformise, se reflète sur le revêtement de l’autoroute. Aux abords de Fromentine, les nuages jouent avec leurs reflets dans les canaux d’irrigation.

Bientôt 18h, nous sommes bientôt installés dans le bateau de la Compagnie vendéenne. Les passagers se fraient un passage dans les allées encombrées, certains prennent place dehors, à l’arrière du bateau. Au début les enfants parlent fort, les adultes se saluent, se retrouvent pour certains. Un groupe de chasseurs avec deux chiens monte à bord devant nous. Un membre d’équipage prend le fusil de chasse pour le mettre en lieu sûr. Moteurs en marche, le bateau fait marche arrière, l’eau bouillonne, de l’écume remonte à la surface. La vitesse monte et l’étrave fend l’océan. On passe sous le pont de Noirmoutier, puis cap sur l’île d’Yeu. On croise le catamaran de la compagnie YC. Un mètre de houle, puis la mer se creuse un peu plus, 1,20 à 1,80m. Des visages pâlissent, des estomacs se nouent, un marin passe rassurer les personnes malades, leur conseille de prendre un peu l’air dehors ou de se délester de leur veste.

Posé au fond du bassin, le Camelys, son reflet dans le peu d’eau qui reste. À marée haute, on monte à bord comme si le vent du large nous appelait, le cœur battant, avide de découvrir un autre horizon. On marche sur le parquet marin, timidement. On promène notre regard sur les entrailles de la bête, son intimité. On monte sur le pont supérieur grâce à une échelle fixe, on s’imagine embarquer pour une campagne de pêche, inconscient de la réalité brute. Étroitesse des cloisons, petite coquille flottante sur une immense surface parfois docile, parfois indomptable, promiscuité de vie en équipage. L’air s’infiltre par tous les orifices déposant une pellicule d’humidité poisseuse sur les installations, les espaces à vivre.

On a accosté avec un coefficient de marée de 110. Ce soir, une lune pleine, rousse et joufflue se lève exposant sa surface lumineuse et granuleuse à la vue de tous. Assis à la terrasse d’un café, face au port, on se délecte de ses faveurs.

Petit déjeuner à l’Equateur. Le soleil arrose la terrasse. La température monte. Sur la table à côté, trois femmes d’un âge certain, lunettes de soleil sur le nez, papotent, jacassent sur tout et sur rien. Un brouhaha incessant de mots qui s’entrechoquent. L’une va se rendre à la boucherie, l’autre adore le prénom de Joséphine, la troisième raconte les péripéties d’une famille, la fille divorcée travaille dans une chocolaterie, les premiers jours ça allait, mais ensuite ça s’est dégradé, elle est tombée en dépression, moi je criais tellement j’avais peur avec ces gros oiseaux qui venaient sur nous (à l’écran), c’est superbe, c’est quoi ces 30 centimes, j’en sais rien, bon bien alors…

Jour de marché

On est parti en vélo se promener au bord du littoral. Rochers balayés par le vent d’Ouest, nature minimaliste, sauvage. On respire l’air du large, on se ressource, la tête nous tourne. On se projette ailleurs, on s’imagine une autre vie au goût salin.

Au retour, ce mouvement de l’eau, comme si un rouleau avançait en dessous de la surface, creuse un léger sillon, pour rendre vivante cette masse au ton bleu-vert sombre. Se laisser bercer. Le soleil dans le dos. Et cette ligne, au loin, où se rejoint l’élément liquide et l’élément air. Le bateau de la Compagnie vendéenne trace sa route éjectant de chaque côté des paquets d’eau et d’écume qui resteront un temps comme une preuve de son passage grâce à la traînée blanche, telle une écharpe veloutée, derrière lui.

Front de mer, Fromentine

rt|paris, un pied en automne

Arrêt sur une aire d’autoroute entre Bordeaux et Paris

Il a fallu se lever très tôt ce matin pour arriver vers midi en Île-de-France. Bercée par la ligne droite de l’autoroute, j’ai dormi sur une bonne partie du trajet. Pas vu Poitiers, pas vu Tours. Une grosse averse m’a réveillée alors que la voiture traçait sa route en plein milieu de la campagne. Première étape avant de rejoindre Paris, Boulogne Billancourt. Je rentre dans une brasserie, Odette, située au coin du boulevard Jean Jaurès et de la rue du Dôme. Il est 12h30 et la plupart des clients déjeunent. Ça sent la friture, la viande grillée. Je commande un Perrier tranche. Je capte quelques bribes de conversations, elles forment un brouhaha ambiant un peu gênant, brouille la concentration que je me force à soutenir pour lire mon livre. Des cuisines, derrière moi, s’échappent des bruits de vaisselle et de couverts qui s’entrechoquent. L’eau coule dans les éviers. Sur les fourneaux ça crépite. Dehors, capuches et parapluies ouverts, une pluie d’averse tombe sur le Square Soférino-Clamart. Assise sur une banquette confortable, en croute de cuir retournée, j’observe les tables autour de moi, des couples, des amis et collègues de travail. Sur ma gauche, une femme seule, étrange. Elle n’arrête pas de gigoter. Maquillage épais, pommettes rouges, trop rouges. Les coudes sur la table, tête penchée en avant, elle fixe maintenant la table après avoir pris des notes dans un carnet Clairefontaine jaune. Je remarque ses lèvres bouger, aucun son ne sort de sa bouche. Les serveuses vont et viennent, professionnelles, souriantes. L’une d’entre elles s’inquiète de mon attente, un peu longue. Je la rassure, tout va bien, la personne que j’attends est en chemin.

Quartier Latin en fin de journée, la Fontaine Saint-Michel, les touristes se prennent en photo. On attend les enfants. Joie de se retrouver. On s’embrasse, on s’enlace, on rit, on se dit des mots affectueux. Les questions fusent, on veut tout savoir des uns et des autres tout de suite. Effervescence. On marche dans les rues du quartier pour rejoindre la rue Mazarine. Le restaurant japonais, Kodawari Ramen, est bien noté. D’ailleurs, on fait la queue pour y rentrer. On apprend qu’il faut même se lister sur l’application pour espérer avoir une place quelques 2 heures plus tard. Ici pas de réservation à l’avance. Deux apéritifs plus tard, pris dans un bar rue de Buci, on sera appelé pour le dernier service. L’endroit est typique. A l’entrée, de chaque côté, des tablettes fixées au mur, tabourets hauts, puis le bar tout en long et au fond, une pièce minuscule avec 4 tables. Deux de 4 couverts, une de 2 et une autre de 3, c’est peu. A l’étage, après avoir grimpé les marches d’un escalier abrupt, les toilettes à gauche et une autre petite salle à droite, derrière un rideau. On commande à boire, à manger. Allergique aux fruits de mer, je ne pourrai pas déguster de Ramen, la spécialité de la maison, le jus comporte des traces de ces aliments. Le lieu est plaisant, nous plonge dans le Japon que l’on connaît, qu’on aime fréquenter sur place. Reproduction d’une petite ruelle étroite aux canalisations et fils électriques apparents. On mange, attablé sur une planche de bois posée sur des cageots en plastique, assis sur des tabourets bas. Le lieu est calme, sombre et étroit, esthétique d’un couloir pour rappeler les ruelles étroites de Tokyo.

Un samedi matin à La Défense. Errance et photographies. Passer de la couleur de l’IPhone au noir et blanc du Fuji.

Attendre le RER pour rejoindre la banlieue ouest. Se prendre pour une Parisienne durant quelques heures.

Gare Montparnasse, 19h44, le TGV Oui Go démarre. Voiture 11, place 141 et 142. On est dans le sens inverse de la marche, ce qui ne nous surprend nullement. On a cessé de demander, d’espérer, le résultat était le même. Ce soir, peu de monde voyage, c’est samedi et l’heure du repas. Dans le compartiment, se dégage une odeur forte de fast food et de transpiration. Le soleil s’est couché et le ciel se teinte de rose. Le TGV file à grande allure, me berce. Je lis, je somnole. Je retrouve ma ville.

jrnl du retour|un air de violon

regard du dedans, vie au dehors | le temps enroulé à l’infini et le jour ressemble à la nuit c’est ici que tout commence ou recommence là où l’histoire se dit

[jrnl|temps passé]

En plein cœur du mois de septembre, il fait nuit lorsque je passe le portail de la maison. Une fois assise dans le tram, de ma place, j’assiste à ce moment toujours plaisant où le ciel s’éclaircit, se colore en douceur sans trop nous dévoiler ce que la journée nous réserve. A l’Est, le soleil s’apprête à se montrer, et à poursuivre sa route jusqu’au coucher. Quelques réflexions matinales saisies non loin de moi, je n’y prête que peu d’attention. Le tram traverse déjà les boulevards et, de part et d’autre, les phares des voitures éblouissent les passants pressés d’arriver jusqu’au quai du tram. Dans le carré, à côté et en face de moi, deux lycéens les yeux encore pleins de sommeil, des écouteurs blancs dans les oreilles. Derrière, deux collégiens papotent, contrôles, magie, épée magique, monstres, il parait que…. Je capte quelques bribes, j’ai du mal à tout rassembler, rien ne fait vraiment sens. La fille au JOT framboise s’efface derrière son visage inexpressif.

La lumière des réverbères est toute absorbée par le sol encore ruisselant des averses de la nuit. J’avance dans la nuit, remarque à peine la porte entrouverte de la dame âgée en fauteuil roulant et le petit homme à la casquette blanche (plus très blanche, en fait) que je croise sur le passage piéton de l’avenue Léon Blum. Le tram D est annoncé, je le vois arriver au loin, son gros phare blanc allumé. Comme hier, c’est un tram court, donc plus de monde dans un espace moindre. Je mets mon masque. Je suis la seule. Je trouve une place dans le sens de la marche dans le carré à l’arrière, juste à côté de la jeune femme au JOT framboise. Son portable allumé, elle joue à un jeu que je ne connais pas, style Candy Crush. C’est la première fois que je le remarque. Elle est adossée à la fenêtre et ne cesse de renifler. Je descends aux Quinconces, secouée par une envie soudaine de saluer Sanna, elle qui veille depuis dix ans sur la place de la Comédie. Sanna, de plus en plus majestueuse, de plus en plus inspirante, poétique. Se souvenir d’avoir croisé une de ses répliques en Californie cet été dans la Napa Valley au domaine de Hall. 

Refaire le soir, à la nuit déjà bien tombée le trajet du tram D dans l’autre sens. Place de la Bourse, une musique prend possession de tout l’espace, le son d’un violon, un air triste. Je reconnais quelques mesures de Je l’aime à mourir. Près de la fontaine, des passants forment un demi-cercle autour d’une jeune femme, pieds nus, robe longue. Elle joue, habitée, son corps longiligne à l’écoute. Certains la filment avec leur portable. L’atmosphère est douce, les terrasses des cafés, celles des restaurants débordent de clients. Ambiance festive. On prend son temps, on refait le monde, les couverts claquent, les verres tintent et on s’enfonce dans la nuit.

Je suis passée dans la rue de la République sans m’apercevoir qu’au numéro 12 les volets étaient encore fermés. J’ai quitté la maison à 6h52 ce matin. C’est normal, je suis passée avant 7h. Je me demande ce que la dame âgée en fauteuil roulant fait durant ces quelques minutes avant que l’aide-ménagère ne fasse le code du padlock, prenne la clé et ouvre le volet de l’entrée en s’annonçant à voix haute, c’est moi ! Au passage piéton suivant, j’ai croisé le petit homme à la casquette blanche, il était vêtu d’un bermuda dont je n’ai pas saisi la couleur dans le noir, vert sapin ou bleu marine peut-être. J’ai vu passer le tram D, Hippodrome était noté en lettres lumineuses sur le devant de la cabine du conducteur. Deux personnes avaient pris place. A l’arrêt Fondaudège museum, le tram commence à être chargé. Dans mon dos, je devine le regard évasif de la jeune femme au JOT framboise, en me retournant vers la vitre, je tente de l’apercevoir, en vain. Le tram observe un arrêt à côté de la fontaine aux Girondins, la place des Quinconces baigne dans la nuit de cette fin d’été.

jrnl du retour | la pluie noircit les trottoirs

regard du dedans, vie au dehors | le temps enroulé à l’infini et le jour ressemble à la nuit c’est ici que tout commence ou recommence là où l’histoire se dit

[jrnl|temps passé]

Il fait déjà 22°C lorsque je sors de la maison. Le petit portail est ouvert, étrange. Le sol est encore humide des averses de la nuit et le jour peine à se lever. Je marche d’un pas soutenu, croise deux personnes, dont le petit homme à la casquette blanche. Lui, il dit bonjour ! Derrière les volets fermés, des lumières s’allument, des fenêtres s’ouvrent dans l’espoir de laisser passer un mince filet d’air. Je crains que la journée soit encore très éprouvante. C’est un tram D court qui s’arrête Mairie du Bouscat. Conséquence, il y a plus de monde. Je trouve tout de même une place assise.

Dans la nuit, orages et averses. Au petit matin, la pluie a noirci les trottoirs, la température est déjà élevée et des gouttelettes en suspension dans l’air se déposent sur mes vêtements. J’aimerais pouvoir m’arrêter et observer la vie clandestine au travers des vitres des fenêtres d’où s’échappe la luminosité des pièces habitées tôt le matin, sentir l’odeur du café, entendre le son du jet de douche sur les parois carrelées et les voix inaudibles, mais présentes. La vieille dame de la rue de la République n’est pas encore levée. Au-delà des volets entrouverts, j’aperçois une source de lumière dans le fond de la pièce principale. Quelques mètres plus loin, je croise le petit homme à la casquette blanche, mains dans les poches. Rituel du bonjour, deux syllabes qui claquent dans la nuit silencieuse, et je me demande ce qu’il en pense, si parfois il n’a pas juste envie de passer son chemin, la tête dans les épaules, les yeux suspendus au bout de la rue.

Ce matin, le tram de 7h08 n’est pas passé. Les gens se sont accumulés sur le quai. Nous sommes montés dans celui de 7h17, bondé. Je remets le masque, le Covid rôde parait-il. Barrière du médoc, une place assise se libère, je m’assois, c’est plus confortable pour écrire. Déjà 7h28 et les Quinconces sont en vue. Je ne prendrai pas le bateau ce matin.

J’ai marché d’un bon pas ce matin. Pas le temps de penser. Juste un œil jeté au n°12 de la rue de la République, chez la petite dame âgée assise dans un fauteuil roulant. Les volets étaient encore clos. Juste un bonjour en croisant le petit homme à la casquette blanche. Se caler sur le rythme de la marche, du souffle et se rendre compte que ma bouche était sèche qu’il fallait faire revenir la salive pour enfin déglutir. Le tram D est bien passé cette fois. Pas de nouvelles de la jeune femme au JOT framboise cette semaine. La dernière fois que je l’ai vue, elle semblait éteinte ou plutôt désabusée. Le ciel s’éclaircit mais le soleil n’est toujours pas levé, dans 25 mn à 7h40. Je serai sur le BatCub. Et là, ce sera un spectacle magnifique, toute la rive gauche illuminée par ses rayons incandescents qui viendront terminer leur route, projetés sur les façades blondes, les vitres.