crnt us 🇺🇸 route 20 | jr 5 – Westfield ~ Cooperstown

les voyages ne sont jamais les mêmes, pourtant c’est toujours la même force qui me propulse vers cet inconnu

Quitter la chambre 7 du Elm Motel. Il fait 23 degrés et très humide après la pluie de cette nuit. Le trafic relativement dense sur la petite ville de Westfield ralentit l’avancée vers The Good Table, un endroit typiquement américain pour commander un bon breakfast : 2 eggs over easy, hash brown , beacon and toasts.

The Good Table – Westfield

Avant de prendre la route, se promener dans un quartier résidentiel plutôt désertique et silencieux à ce moment de la matinée. Seul un homme âgé et son chien en laisse marche sur le trottoir. Maison en bois à étage, plusieurs boîtes aux lettres sous le porche d’entrée comme si aujourd’hui ces habitations étaient bien trop grandes ou trop chères pour une même famille.

Poursuivre sur les routes sinueuses et vallonnées du Comté du Berkshire. De part et d’autre de la chaussée, des habitations arborant encore des décorations du 4 juillet, un drapeau américain planté dans le jardin, la forêt de feuillus juste derrière. Longer un lac.

Traverser Lee, une charmante petite ville, avant de prendre au Nord en direction de Pittsfield. Laisser sur la gauche le Hancock Shaker Village. Évoquer le film avec Harrison Ford, Witness (1985), même si rien à voir avec ce village. Il se passe en Pennsylvanie dans un village Amish.

À 11 heures, nous ferons la visite de Herman Melville’s Harrowhead. C’est Jana Laiz, la première autrice en résidence sur ce lieu, qui va nous faire la visite guidée de la maison qui se terminera par le bureau de l’auteur. Une visite passionnée et passionnante où on apprend que c’est l’arrière -arrière -arrière petite-fille d’Herman Melville, auteure et performeuse Elizabeth Doss, qui répète avec des comédiens une pièce écrite sur son ancêtre écrivain dans le bâtiment d’accueil des visiteurs.

C’est ici qu’Herman Melville a écrit Moby Dick.
Répétition avec Elizabeth Doss, arrière-arrière-arrière petit-fille d’Herman Melville (assise).

Quitter le Massachusetts et rentrer dans l’état de New York, The Empire State. Prendre une photo du panneau. À la radio, Caroline King Will you love me tomorrow. Billy Joel, America, Crosby Still & Nash.

Un stop à Albany est prévu. Traversée de l’Hudson River, la même qui coule plus loin le long de Manhattan, puis suivre les panneaux pour atteindre le centre ville qui ressemble à première vue à un bunker. Architecture variée, style art déco, antique, moderne. Tout se mélange, l’œil s’habitue.

Un 360 de l’Empire State Plaza – Albanie

Tracer encore la route pour se rapprocher de Cooperstown.

On the road

crnt us 🇺🇸 route 20 | jr 4 – Sturbridge~Westfield

les voyages ne sont jamais les mêmes, pourtant c’est toujours la même force qui me propulse vers cet inconnu

Quitter la chambre 34 du Publick House et prendre un léger breakfast, café américain avec de la crème et un muffin, avant de jouer les touristes sur le site du Old Sturbridge Village. Il fait déjà chaud. Des orages sont prévus en fin d’après-midi. Quelques couples discrets prennent également un temps de pause avant de repartir un gobelet de café à la main.

The Old Sturbridge Village

Rouler le long de la Pioneer Valley entre forêts et lacs. À la radio, Guns N’Roses, Electric Light Orchestra, Bob Seger avec Still the Same. Le village de Brimfield se prépare à accueillir un rassemblement d’antiquaires sous des barnums En traversant la petite ville de Palmer, c’est un alignement de plusieurs grandes maisons en bois qui attire le regard. Certaines retapées, d’autres en moins bon état. Plus loin, longer la Chicopee River.

Springfield, troisième ville traversée portant le même nom. Les deux autres étaient en bordure de la Route 66, dans l’Illinois et le Missouri, c’était l’été 2022. Rejoindre le Naismith Memorial Basketball Hall of Fame. Se dire que les règles de jeu ont bien évolué depuis le collège, plus fluides et dynamiques. J’aurais certainement aimé jouer avec plus de passion avec ce ballon rond dans ce nouveau contexte. J’ai préféré porter mon intérêt sur le baseball.

Le ciel s’assombrit. S’arrêter au Nick’s Nest Hot Dog pour se restaurer. L’orage menace, la pluie commence à tomber à gouttes resserrées L’hôtel n’est plus très loin, en bordure de route… Chambre de motel numéro 7. À la TV, revoir le Roi Lion !

crnt us 🇺🇸 route 20 | jr 3 – Boston~Sturbridge

les voyages ne sont jamais les mêmes, pourtant c’est toujours la même force qui me propulse vers cet inconnu

Hier, 20 km sous une chaleur dépassant les 35 degrés Celsius. Le corps peine, se ressource à l’air conditionné des bâtiments publics de la ville sortes d’oasis plantées dans un monde de briques, d’acier et de verre, là où s’entrechoquent passé et présent. Aujourd’hui sera certainement pareil.

Springfield street

Reprendre la voiture et traverser Cambridge. Longer Springfield street et ses maisons victoriennes aux peintures acidulées. Marcher de bon matin à travers le campus d’Harvard, ses bâtiments en briques rouges, sa célèbre librairie, ses parterres soignés. S’imprégner de cette ambiance studieuse et paisible et se remémorer des extraits du film, Love Story…

Harvard University

Ne pas quitter Boston sans avoir visité le John F. Kennedy Library et Museum. Balayer une vie en quelques photos, discours, sourires et poignets de main. L’enfant du pays rayonne. Jackie aussi. Se souvenir de la guide du groupe devant nous, charmante. Une cinquantaine d’années. On échange sur l’importance du débat Kennedy/Nixon. Une nouvelle aire politique s’ouvre. Cet échange a sauvé la carrière politique du futur président derrière son adversaire. Elle souligne en riant son accent bostonien qu’elle trouve horrible pour elle originaire du New Jersey. Terminer par un crochet au 83 Beals Street à Brookline. Pas de visite ce jour, dommage. Ne restera qu’une photo.

Il a fallu conduire presque une heure pour sortir de l’agglomération de Boston. Une fois l’I-95 passée, le paysage urbain fait place à une campagne vallonnée et très arborée. À la radio Creedence Clearwater Revival chante Lodi, Fleetwood Mac, Dreams. On y est sur la Route 20, même en l’absence de la photo du panneau situé au Kenmore Square, non loin du Fenway Park. Il indique la distance à parcourir pour rejoindre Newport, OR, 3365 miles.

À hauteur de Marborough, traverser l’I-495 et prendre une direction sud-ouest et glisser vers Auburn, puis Sturbridge. La prochaine étape.

Ce soir, le vent soufflait, la pluie a tapé à la fenêtre de la chambre, exposée aux intempéries.

crnt us 🇺🇸 route 20 | jr 2 – Boston

les voyages ne sont jamais les mêmes, pourtant c’est toujours la même force qui me propulse vers cet inconnu

Redécouvrir Boston 30 ans après ma dernière venue. Des souvenirs entassés, disparus, d’autres ressurgissent de ma mémoire, une rue, une église, un parc. Des sensations jadis existantes s’effacent, d’autres se reconstruisent.

Boston
Downtown Boston

Il y a ce couple assis à la terrasse de Tatte bakery & cafe sur Charles street. Elle, cheveux attachés par une pince, robe longue aux motifs abstraits imprimés en noir et blanc, lui, décontracté, jean et chemise bleue, un bouton ouvert. Ils ont pris un breakfast léger en terrasse, céréales et café, puis ont quitté leur table vers 7:30, main dans la main, un jack russel en laisse, en descendant la rue déjà bien animée.

Beacon Hill. Acorn street, la plus vieille rue du quartier. Silence, c’est comme remonter le temps loin des bruits de la ville. Pavés d’un autre temps et vigne vierge grimpant sur les murs de brique rouge. Pas-de-porte fleuris.

Acorn Street
Freedom Trail

Et puis prendre la Freedom trail, marcher 12km jusqu’au USS Constitution et revenir avec le boat shuttle, se régaler de la vue panoramique de Boston. Echanger avec cette américaine, fière de sa ville. Elle prend le temps de détailler la skyline, nommer quelques buildings. Une passionnée qui s’éclipsera à l’arrivée comme une image déjà rangée dans les souvenirs.

Encore des traces du 4 juillet

Une visite au Brattle book shop. Fouiller dans les livres d’occasion, se perdre dans les enfilades d’étagères et ressortir revigorée. Il fait si chaud aujourd’hui.

Terminer dans les allées du Fenway Park. Perspectives différentes sur ce terrain de baseball qui a vu s’exprimer depuis des décennies des joueurs de grande qualité.

crnt us 🇺🇸 route 20 | jr 1 – destination Boston

les voyages ne sont jamais les mêmes, pourtant c’est toujours la même force qui me propulse vers cet inconnu

Les couloirs de CDG

Ça commence souvent par un lever très tôt un voyage. Une nuit courte. Un avion à prendre. Des correspondances à rejoindre. C’est fait d’attente, de piétinements, de files d’attente au passage du filtre de police ou des formalités aux douanes, d’errance au duty free. C’est aussi le flux constant des passagers aux regards embrumés parfois perdus croisés dans les couloirs de l’aéroport. Certains arrivés la veille en zone de transit dorment sur des sièges métalliques, enroulés dans une veste ou à même la moquette.

Au décollage, la tour Montparnasse et la Tour Eiffel sur la gauche de l’appareil. Le ciel est encombré, plusieurs avions filent à des altitudes différentes. Le plafond est bas. L’avion fend la couche nuageuse, quelques turbulences et l’altitude de croisière est atteinte à plus de 12 000 mètres. L’écran affiche une vitesse de 890 km/h et une température de -50 degrés Celsius.

Au bout du voyage Boston, le début d’un road trip coast to coast. A la découverte d’une Amérique multiple, d’un passé tumultueux, d’un présent complexe et d’un avenir confus.

En approche de Boston Logan airport

Il reste 30mn de vol après avoir survolé le golf du Saint-Laurent entre Terre-Neuve, Saint-Pierre-et-Miquelon, un nom magique qui pique ma curiosité, et la Gaspésie. Début de descente. Au bout, notre première destination.

Petite douceur avant de prendre du repos !

jrnl|avec le printemps

regard du dedans, vie au dehors | le temps enroulé à l’infini et le jour ressemble à la nuit c’est ici que tout commence ou recommence là où l’histoire se dit

[jrnl|temps passé]

Ciel couvert, traces d’humidité sur les trottoirs, sur la chaussée. Cette nuit, je n’ai pas entendu la pluie, si discrète. Le jour se lève et depuis le changement d’heure, c’est comme la répétition d’une ancienne partition. Du déjà connu. On recommence le cycle alors qu’avec l’heure d’hiver, le jour s’était déjà levé.

Sur le chemin du tram, je ne croise plus le petit homme à la casquette blanche. Disparu du paysage depuis le début de l’année. En revanche, le volet de la porte d’entrée du 12, rue de la République est souvent ouvert. Aucune vie perceptible à l’intérieur, seul un éclairage pâle, jaune, envahissant.

Dans le tram D, la jeune femme au JOT framboise, souvent absente dans le tram de 7:07, ne dit toujours pas bonjour. Elle a très peu porté ce vêtement ces dernières semaines. Peut-être s’en est-elle séparé. Depuis quelque temps, un homme, chauve, un sac de voyage sur les genoux s’assoit toujours à la même place dans le carré. Face à la marche, côté fenêtre. Souvent à la place de la jeune femme au Jot framboise. Certaine qu’elle n’apprécierait pas beaucoup cette liberté insolente. 

Sur la place des Quinconces, la statue du Monument aux Girondins veille au bon montage des cabanes en bois des brocanteurs. 

Traverser le quai pour se rendre à l’arrêt du BatCub et remarquer une nouvelle fois, sur le sol, le même pavé mal scellé et,un peu plus loin, l’absence d’un autre laisse un trou qui pourrait être dangereux pour les passants. La Garonne apparaît dans un gris métal sous un ciel identique. On pourrait presque les confondre si la berge d’en face n’existait pas. Le banquier est toujours là, chaussures pointues, costume usé par les chiffres, petite mallette et aujourd’hui, un parapluie pliable noir dans une main. Le BatCub est à l’heure. Nous sommes deux passagers et deux membres d’équipage, un homme et une femme. Elle conduit, il fait l’embarquement et le débarquement des passagers. Il est petit, trapu, bavard, souvent trop. Elle est discrète, bouge à peine les lèvres pour dire au revoir.

Dans la rue du Ruat, la nuit n’est bientôt plus la nuit. Rien n’a changé ou presque. Une femme me précède, elle parle au téléphone, fort, j’entends jusqu’aux silences de sa conversation. Puis la rue monte légèrement et je la perds de vue. Penser à garder un œil  ouvert sur le monde. 

crnt maroc|mars 24

C’était en mars dernier. Quatre heures du matin, je me lève pour une destination qui m’est encore inconnue. J’ai des doutes, des espoirs, des images qui défilent dans ma tête. Durant la semaine écoulée, j’ai émis des hypothèses, tenté de questionner mon entourage, fait des déductions. Rien n’a été ébruité, mais petit à petit, c’est devenu comme une évidence. Encore plus lorsque sur le chemin de l’aéroport, s’est affiché sur mon téléphone la carte d’embarquement pour… le Maroc, Essaouira. 

Atterrir sur le sol de son pays natal, comme une promesse sans cesse renouvelée à soi-même. Se dire qu’on y revient sans jamais être vraiment parti, sans jamais avoir laissé de trace, seulement porter en soi le souvenir abstrait d’une histoire distante écrite dans l’épaisseur de l’absence. Je suis en manque de cette terre que je connais si peu, si mal. Elle a inscrit dans mon corps une part d’elle-même qui m’habite, me hante. Je suis née au Maroc, à Casablanca, il y a 60 ans. Difficile de ne pas croire qu’on ne naît pas quelque part par hasard.

Après de courts séjours à Marrakech, Essaouira, dont le nom résonne comme une promesse, se dessine au loin. Le vent, les embruns, rappellent que nous partageons le même océan. S’enfoncer dans la Médina, se laisser porter, flâner, observer, déguster un thé vert à la menthe, quelques pâtisseries marocaines, revenir vers le port, se laisser tenter par un poisson frais cuit devant le client, deux, trois légumes, prendre le temps de regarder les vagues casser sur les rochers, se laisser bercer par le vent. La journée défile au rythme des envies. Se régaler par avance du tajine du soir. Les odeurs d’épices, du cuir, parfument les rues étroites. Les étals débordent de l’artisanat local.

jrnl|en 2023

En 2023, j’ai traversé l’année sans avoir le temps de me projeter plus loin que ces jours-là, ce kaléidoscope de 365 clichés, vécu sur la planète « je ne sais pas si… » en regardant les gens passer, les fameuses Orgueilleuses de Sheller, lu et relu les textes tagués sur les murs de la ville pour que les mots ne s’effacent pas, ne se perdent pas, rencontré la beauté au détour d’une place sous les traits de Sanna, celle qui veille sur l’âme de ma ville, celle que j’aime saluer au petit matin, hors-saison, regardé la neige tomber fin janvier, aimé faire partie de ces décors inconnus, un soir à Bordeaux, un soir loin de Bordeaux, passé du temps dans des chambres d’hôtel dont nous ne connaissions pas l’adresse, photographié une poule rose dans une vitrine, pièce rare et unique, expérimenté la vie, par ici, un peu, rencontré des auteurs à la Machine à lire, Claro, Chevillard, attendu le technicien Thermogaz dont la visite avait déjà été reportée deux fois, passé une belle soirée au Jumping de Bordeaux, applaudi à tout rompre ma cadette à la remise de son diplôme, participé à une rencontre Tiers Livre en visioconférence avec Laurent Mauvignier, une écriture qui me fascine depuis Loin d’eux, c’était en 1999, noté dans mon carnet l’épigraphe de Des Hommes emprunté à Genet « et ta blessure, où est-elle ? », question que je me pose encore, ressenti parfois l’envie de renter par effraction dans la vie des gens, surtout le matin sur le chemin du tram, ce temps suspendu dans lequel personne ne passe, ces fenêtres éclairées ou entrouvertes, volets à moitié tirés laissant entrapercevoir un espace intime à peine dévoilé, passé un ostéodensitométrie, avec en prime un rendez-vous chez le rhumatologue, toujours en attente, médité devant les nénuphars du jardin botanique, observé les différentes étapes de la destruction du Signal à Soulac avec un pincement au cœur, immortalisé cette histoire en l’associant aux mots et à l’image, dansé au gala de fin d’année des étudiants, un moment d’échange en décalé un verre de Coca-Cola à la main, écrit dans le tram, suivi l’avancée des travaux du bâtiment UBI Soft avenue Abadie, à côté de mon lieu de travail, vu à l’Utopia le film Christophe…définitivement, lumière saisissante, voix unique, photo incroyable, intense émotion, fréquenté quelques champs de courses, les trotteurs, encore et toujours, le cheval et son cœur sur la piste, tenu un écrit hebdomadaire sur mon blog et diffusé le dimanche ou presque, des pages dédiées au quotidien, à la vie simple, du texte et des photos, proposé des rendez-vous en ville à des amies partageant la passion de l’écriture, échange et bienveillance, vu l’exposition La Science à la poursuite du crime, frissons, fait de belles rencontres, parfois surprenantes, c’était un 11 mars à Casa…, traversé en bateau la distance qui me séparait de mon fils, le rejoindre pour la première fois sur l’Île d’Yeux, découvert l’intérieur d’un bateau de pêche, imaginé la vie à bord, participé à un karaoké, marché le long des stands des brocanteurs, place des Quinconces, vu l’exposition Basquiat X Warhol à Paris, un bonheur, succombé une nouvelle fois à la magie du Boss, Springsteen sur scène à La Défense Arena, au-delà de mes espérances, et ce profond regret de ne pouvoir crier comme lui « I was Born in the USA… », pris des photos dans le cimetière du Père Lachaise, tenu des conversations téléphoniques sur des questions de création littéraire, attendu un mercredi après-midi la livraison de trois stères de bois qu’il a fallu ranger après, à la nuit tombée, quatre stères n’auraient pas été raisonnables, admiré les photos d’Elliott Erwitt dans le 7ème arrondissement de Paris, sans savoir qu’il succomberait en fin d’année, célébré chaque battement de cœur depuis déjà 5 ans, remercié mon corps, la vie, filmé des couples de danseurs sur une place à la fin du printemps, accueilli le fils d’une amie précieuse, pris une photo de cette femme sur le quai du tram, elle transportait une machine à laver le linge sur une poussette, son bébé attaché dans son dos, visité ma fille ainée dans son village et pris un petit-déjeuner à la terrasse d’un café en discutant avec des habitués, poussé la grille du cimetière dans lequel repose un de mes ancêtres à Moissac, dormi dans une cabane en bois au milieu d’une forêt incroyable, cessé de compter le nombre de paquebots de croisière se succédant au port de la Lune, grimpé en haut de la Méca pour voir l’exposition de photos de Pierre Molinier, conversé avec mes chats, regards intenses et miaulements, photographié les gens pieds nus sur le Miroir d’eau, partagé un repas professionnel sympathique au bord de la Garonne et puis sur le fleuve, lu dans la presse le décès de Jeanne Birkin avant de monter dans l’avion, attendu The great escape de cet été, la récompense, le road trip tant attendu aux US, souhaité très fort pouvoir me rendre sur les terres de Jim Harrison à Patagonia, Arizona, tellement abusé de Google Maps sur ce coin de terre, tellement déçue d’avoir dû déclarer forfait suite aux températures excessives dépassant les 43°C, écrit tous les jours du road-trip sur mon blog, au total 34 posts, regardé les horaires de départ sur le tableau lumineux à l’aéroport, se dire qu’il n’est jamais temps de rentrer, pensé qu’il y a tant de choses à dire, qu’il vaut mieux simplement dire merci, traversé la Garonne de nombreuses fois en BatCub, surtout le matin, repris le cours de mon existence bordelaise, vie citadine, escapades hors murs, photo, écriture, lecture, marché dans les allées du Père Lachaise et du cimetière Montparnasse, rencontre tardive de gens célèbres, Varda-Demy et son banc, Birkin si discrète aux côtés de sa fille Kate, Higelin et les petits cailloux, Christophe et ses mots bleus, Seberg A bout de souffle, Wolinski assassiné, Claude Simon, Piaf, Signoret et Montand, Baschung, Morrison inaccessible, gagné une partie de Mölkky, inattendu, déjeuné à Darwin, survécu à une « vraie » alarme incendie au travail, aimé me rendre au théâtre, subjuguée par Electre des bas-fonds au TnBA, au cinéma, séduite par Le Bleu du caftan, Christophe ou Nostalgia, revu mon amie d’enfance, doux moments partagés, écouté en concert Marcus Miller, jazzy, ses guitares, obtenu une dédicace de Pete Fromm « I hope every pull of the paddles drews you deeper into this maze of lakes and family » pleinement appréciée après lecture du livre, rêvassé dans le TGV, marché la nuit dans le froid des allées de Disney, Marne-la-Vallée, découvert les villes de Soisson et Senlis, le Nord, fabriqué des marques pages pour le calendrier de l’Avent et d’autres surprises, marché dans les rues de Bordeaux sous les décorations de Noël, fêté trois fois Noël avec les enfants, noté dans la To do list de penser à dire aux gens qu’on aime qu’on les aime, tourné la page d’une année qu’on n’est pas prêt à oublier.

jrnl|c’était en décembre

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[jrnl|temps passé]

Retour sous la grisaille, la pluie, la chaussée détrempée, les flaques d’eau, les parapluies. Les vitres du tram embuées, les gouttes d’eau qui ruissellent rappelant presque un schéma autoroutier.

Il pleut averse lorsque je sors de chez moi ce matin. Très vite, j’ai le bas du pantalon trempe et progressivement l’humidité monte jusqu’aux genoux. Des bourrasques de vent m’empêchent de garder le parapluie ouvert sur tout le trajet. Le sol détrempé accumule les flaques d’eau qui deviennent parfois infranchissables sans se mouiller davantage les pieds. Pour le retour, j’emprunte une ligne de bus qui ne m’est pas vraiment familière. Elle me conduit à un rendez-vous médical.

Il a plu sur la ville durant cet automne l’équivalent de 6 mois. Du jamais vu depuis les débuts de Météo France en 1921. On a pataugé dans des ruisseaux de liquide à en avoir le pantalon mouillé jusqu’à mi-cuisse. Même les parapluies n’étaient plus efficaces. Est-ce ce temps humide qui a refroidi le petit homme à la casquette blanche. Je ne le croise plus depuis des semaines. Un jour, je me suis demandé qui de l’un ou l’autre céderait le premier. Il me semble avoir la réponse. Quant à la jeune femme au Jot framboise, à aucun moment elle l’a revêtu cet automne. La plupart du temps, la vieille dame en fauteuil roulant du 12 rue de la République n’est pas encore levée lorsque je passe devant sa maison. Dans le tram, je croise aussi une dame qui s’assoie dans le carré du fond, nous échangeons un bonjour franc sympathique. Le père et son fils qui échangent en espagnol essaient souvent de s’installer dans ce même carré. Le collégien récite ses leçons, le père pose des questions. Ils sont seuls au monde, dans leur bulle langagière. Depuis quelques temps, le tram de 7:08 n’est plus à l’heure, quand il passe… ce qui ne me permet pas de prendre le BatCub pour traverser la Garonne et prendre un peu de temps avec S.

Le fleuve est ras le quai.

Je suis arrivée au théâtre avec 30 mini d’avance et j’apprends qu’ils n’ouvrent les portes que 10 minutes avant le spectacle. Je m’assoie sur un banc en bois. Peu de monde dans le hall, mais peu à peu les spectateurs arrivent. Le volume sonore monte. Les conversations se croisent. Le portant du hall s’alourdit de manteaux. Je garde mon blouson en cuir. Des hôtesses d’accueil distribuent la plaquette du spectacle. Je lis ou plutôt relis le même texte qui m’a décidé à réserver une place pour ce soir. Quelques minutes avant l’ouverture des portes, un groupe d’individus s’agglutinent derrière les portes d’entrée de la salle pensant obtenir les meilleures places. Des personnes seules se glissent aussi dans la queue et profitent de ce temps pour lire leurs mails, répondre à des messages, écouter les conversations. Au-dessus du banc, accrochés au mur, des cadres représentent des citations d’étudiants de l’Ecole supérieure de théâtre. De l’autre côté, deux portants sur lesquels, d’ici quelques minutes, nous déposerons nos manteaux sur recommandation du metteur en scène, car une bonne partie du public se retrouvera sur scène, assis sur des tabourets pour les 75 minutes que durera le spectacle. Une heure 15 durant lesquelles un texte d’une densité féroce se dépliera, dérangeant, cinglant, traumatisant servi par des voix au combien justes de 5 comédiennes passionnées, passionnantes. À la sortie, c’est avec plaisir que l’on accueille l’air mordant d’un soir de fin d’automne. L’esprit se vide de toute tension, la ville réconforte l’âme secouée.

jrnl|c’était en novembre

regard du dedans, vie au dehors | le temps enroulé à l’infini et le jour ressemble à la nuit c’est ici que tout commence ou recommence là où l’histoire se dit

[jrnl|temps passé]

Rue Molière, une porte entrouverte, une femme crie après quelqu’un. Les mots crachés se dispersent dans l’espace clos, s’échappent vers l’extérieur, ça ressemble à une dispute. Puis la porte d’entrée s’ouvre, une jeune femme sort comme si de rien n’était. Le jour n’est toujours pas levé. Plus loin, une fenêtre laisse entr’apercevoir un intérieur habillé d’une âme paisible. J’ai croisé le petit homme à la casquette blanche. Je ne l’avais pas vu depuis un moment, à tel point que je pensais qu’il avait changé ses horaires de sortie ou de travail. D’ailleurs, je n’ai aucune idée de ce qu’il fait dans la vie.

Les derniers trajets dans le tram, j’ai lu. Les yeux rivés sur les mots, des mots qui construisaient des phrases, des phrases qui prenaient sens. Rien vu autour de moi, concentrée sur le texte, l’histoire m’emmenait ailleurs. Je m’évadais, loin du monde, des regards vides, des écouteurs branchés, des doigts pianotant sur les claviers tactiles. Ce matin, on était deux à lire côte à côte, à tourner les pages de notre livre de poche. La jeune femme au JOT framboise est enfoncée, plutôt avachie sur son siège. Elle a mis son sac à dos sur le siège à côté d’elle comme pour dire la place est prise ! Elle joue sur son téléphone. Ses cheveux sont coupés plus courts, dégradés. Elle se regarde dans la glace en réajustant une mèche. L’homme assis en face de moi descend à Barrière du Médoc, je prends sa place dans le sens de la marche, celle souvent prise par la jeune femme au JOT framboise. Derrière moi, une femme d’un certain âge, cheveux argentés, a engagé une conversation soutenue avec un jeune homme, capuche sur la tête. J’observe la vitre du tram, elle a été gravée par un objet pointu. On peut lire koorça. Aucune idée de la signification de ce mot. Il fait encore nuit noire. Place des Quinconces, la fête foraine est plongée dans l’obscurité, je me demande quelles sensations évoqueraient le fait de s’y promener seule. Etre attentive aux bruits de la ville juste à côté, un soupçon feutrés, aux silences entre les allées, à l’atmosphère étrange d’un monde endormi, seule le spot de la grande roue veille.

En sortant du tram place des Quinconces, je passe par la rue de Condé, des travaux de ravalement d’un immeuble de pierre, les ouvriers embauchent, montent sur l’échafaudage. Soudain, il pleut. Je me mets à l’abri sous un porche en attendant d’aller sur les quais pour prendre le bateau. La pluie s’intensifie. Les gouttes d’eau rebondissent sur la chaussée. La lumière des réverbères reflète bien le rideau humide. Les rares passants accélèrent le pas.

Chez Jean aux Quinconces, des passants se sont arrêtés puis assis devant une tasse de café. Place de la comédie un homme s’affaire à nettoyer le sol du grand théâtre. On entend les oiseaux du cours du Chapeau rouge piailler. Le tram glisse devant l’Intercontinental. Tous les matins Sanna est courtisée par les camions des livreurs. Les pavés du trottoir de la rue Esprit des Lois ne sont pas tous scellés. La ville s’offre à moi. Respiration sur les quais, espace ouvert, vue imprenable sur le fleuve qui se love dans la ville, la traverse, la sépare aussi, en fait deux unités à part, rive droite rive gauche

jrnl|en noir et blanc

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[jrnl|temps passé]

Je n’ai pas vu la dame âgée dans son fauteuil roulant, seulement son canapé au tissu à dominante jaune, fané et démodé, les coussins dépareillés. Dans le tram, la jeune femme au JOT framboise, toujours à la même place, regarde inlassablement le paysage défiler devant ses yeux. J’aperçois sa carte professionnelle dépasser de la poche de son jean. Impossible de lire le nom de l’entreprise. Un père et son fils d’origine espagnole s’installent en face de moi. Ils échangent dans leur langue. Je n’écoute pas, je lis. Le long des quais, je croise un couple, je crois reconnaître la langue, les intonations, du russe. Ils marchent d’un pas lent, distant l’un de l’autre. J’intercepte leur regard. J’ai l’impression qu’ils ne sont pas d’accord. Elle ne dit rien, lui parlemente.

Le brouillard recouvre la ville, les trottoirs humides absorbent la faible lueur des réverbères. Je ne croise personne dans les rues. Les trois portes-fenêtre du numéro 12 de la rue de la République sont bien fermées, aucune lumière à l’intérieur. Aucun signe du petit homme à la casquette blanche. Je note, ça fait deux matins de suite. Le tram D se détache au croisement des rues. C’est un modèle réduit, pas beaucoup de places. J’en trouve une dans le carré, en décalé de la jeune femme au JOT framboise. Ce matin, ses cheveux sont humides, quelques mèches tombent sur son front. Sourire toujours absent, visage fermé, elle a un sac à dos noir sur ses genoux, un petit sac kaki en bandoulière. Elle pianote sur son téléphone puis regarde inlassablement au-dehors. Autour de nous, des personnes toussent.

Ce matin, je suis partie à l’heure. Marche tranquille d’une douzaine de minutes dans la pénombre ponctuée par l’éclairage tamisé des réverbères. Certaines rues en sont dépourvues ou presque, il fait noir. On peine à voir où l’on met les pieds. Au numéro 12, le volet du milieu est entrouvert, j’aperçois en retrait sur la droite une partie de la cuisine. Dans le tram, carré de droite, la jeune femme au JOT framboise est avachie sur le siège et à côté d’elle, deux femmes discutent jusqu’à que l’une d’entre elles descende à l’arrêt Barrière du Médoc. La plus sympathique me reconnaît et me dit bonjour. Dehors, il fait encore doux pour un mois d’octobre et la température devrait monter jusqu’à atteindre les 30 degrés dans la journée. Certains pointent du doigt le dérèglement climatique, d’autres s’en moquent. En attendant, les trois pieds de vigne sur ma terrasse entament une deuxième fleuraison, s’épuisent à ne plus rien comprendre. Même l’érable japonais qui règne en maître au milieu du jardin et avait perdu cet été la moitié de son feuillage est à présent en nouvelle floraison. En bout de branche, de jeunes pousses vert tendre apparaissent. Le long de la place des Quinconces, les platanes sont pratiquement dépouillés de leurs larges feuilles. Nous sommes deux à descendre place de la Bourse, je regarde s’éloigner d’un pas énergique la petite femme qui traverse la place en diagonale et disparaît dans le bâtiment du CIC.

jrnl|matin, la nuit

regard du dedans, vie au dehors | le temps enroulé à l’infini et le jour ressemble à la nuit c’est ici que tout commence ou recommence là où l’histoire se dit

[jrnl|temps passé]

Sur le chemin qui mène à l’arrêt du tram, je slalome entre les poubelles. Je rentre dans la rue de la République, peu éclairée. Mon regard s’attarde sur la façade de plain-pied du numéro 12, cherche derrière les volets à peine entrouverts la présence de la dame âgée dans son fauteuil roulant, elle est absente du paysage. À la place, sur la droite de la bâtisse, je devine une chambre. Avenue du 8 mai 1945, il y a ces deux barres d’immeuble de l’autre côté de la chaussée. Je compte environ 42 appartements sur 6 étages. 8 sont éclairés dans le premier bâtiment, 4 dans l’autre. Ces petites ouvertures lumineuses pétillent dans la nuit noire, signe que l’activité des foyers reprend peu à peu. A l’arrêt du tram D, personne sur le quai. Celui de 7h02 vient juste de passer. J’arrive sur le quai 2 mn après son passage. De l’autre côté des rails, le quai est vide. Eclairage de fin de nuit, ambiance dépouillée. Sur la place des Quinconces la fête foraine s’installe et les deux bateaux de croisière amarrés côte à côte dans le port de la Lune sont partis cette nuit.

Le Seabourn Ovation et le Riviera

En glissant un œil dans l’ouverture de la porte, j’entraperçois un ventilateur au 12 rue de la République. C’est le même que chez moi. La dame âgée en fauteuil roulant a dû s’en servir durant les périodes de canicule. Je longe les bâtiments construits sur l’ancien garage Renault. Le tram D est arrivé à l’heure. Peu de monde aujourd’hui. La jeune femme au JOT framboise n’est pas là. En revanche, je l’ai vue dans mon tram retour hier. Une femme au sourire sympathique me dit bonjour depuis quelques trajets lorsque je m’installe en face d’elle. Souvent, elle discute avec une autre connaissance. Elles se vouvoient et se souhaitent bonne journée lorsqu’elle descend à Barrière du Médoc. À ce même arrêt monte la jeune femme toute menue qui descend place de la Bourse pour tracer tout droit vers le CIC. Déjà Fondaudège-museum. Je me demande si je descends au prochain arrêt ou au suivant. Il fait nuit et les attractions qui se sont montées pour la fête foraine place des Quinconces se dessinent à la faible lueur du jour.

Le Canopée, cargot à voile